CHAPITRE PREMIER
COUP D'ŒIL EN ARRIÈRE. OU MOYEN ÂGE A L EXTINCTION OE LA MAISON OE BOURGOGNE
L'Usage des Cours -. — Dans la première moitié du xiv*^ siècle, le duc Jean III deBrabant (131 2-1 355) avait encore cultivé la poésie flamande, mais, depuis lui, les familles des maîtres du pays furent acquises exclusivement au français. La dynastie luxembourgeoise établie en Brabant, la dynastie bavaroise elle-même, qui régna en Hainaut et en Hollande, abandonnèrent les relations intellectuelles avec TAllemagne, et Eustache Deschamps se trouva chez lui à la
1. Dans celle étude, comme je l'ai annoncé déjà (Préf. du tome IV), tout le ch. VIÏ, qui concerne les mots français empruntés par le néerlandais est dû à mon savant collègue et ami, M. Salverda de Grave, professeur à l'Université de Groningue. On connaît son beau livre, Vinfluence de U langue française en Hollande, d'après les mots empruntés (Paris, 1913) où sont imprimées les leçons qu'il avait été appelé à faire à l'Université de Paris, en janvier 1913. De longues recherches spéciales, une connaissance approfondie des deux langues, néerlandaise et française, faisaient de lui le plus précieux des collaborateurs. J'ai été heureux de confier mes lecteurs à sa compétence. Les renvois au livre dont je viens de parler seront faits sous cette forme abrégée : Influence. Franze Woorden renvoie à un travail du même auteur en néerlandais : De Franze Woorden in het Nederlands (Amsterdam, 1906).
Le reste a été fait en collaboration. D'après ses notes et les miennes, M. Salverda de Grave avait rédigé un premier exposé. Je l'ai repris pour y ajouter tous les faits qu'une demi-année de recherches dans les Bibliothèques et les Archives m'avaient ournis, et les idées que ces faits m'avaient suggérées. Ce remaniement a été alors soumis à M. Salverda de Grave, et c'est le texte ainsi définitivement arrêté entre nous qui paraît ici.
2. Voyez avant tout, pour l'expansion du français en Belgique, Pirenne, Histoire de Belgique, Bruxelles, 1900, I, 303-312, 321 ; II, 413-417 ; III, 315-318 ; IV, 456-459. Les nombreuses citations faites de ce livre dans ce qui suit indiquent assez le cas qu'il faut en faire. L'homme vaut du reste le livre. Son courage civique lui a donné l'honneur de souffrir pour son pays.
Cf. Ch. Potvin, Hist. de la litt. franc, en Belgique; Nautet, Hist. des lettres belges d'expression française, Bruxelles, 1892, 8» ; J. N. Paquot, Mémoires pour servir à V histoire littéraire des Pays-Bas et du Pays de Liège, Louvain, 1763-1770.
Un court article de Looman : La langue française en Hollande (Revue des amitiés franco-étrangères, 1" année, n* 1, juin 1914) n'est qu'un résumé des travaux de M. Salverda de Grave, cités plus haut.
cour, tandis que les poètes allemands s'en retournaient, faute de pouvoir se faire comprendre.
L'avènement de la maison de Bourgogne acheva naturellement de consacrer et d'affermir la situation avantageuse acquise par le français dans les Pays-Bas, et de la rendre prépondérante ^ Mais M. Pirenne a raison d'ajouter qu'il ne la créa point et que Jacqueline de Bavière et Philippe le Bon avaient reçu la même éducation, parlaient la même langue et lisaient les mêmes livres * . Sous divers maîtres, c'était la même tradition linguistique qui se continuait.
Elle dura jusqu'à la fin. Le dernier duc, Charles le Téméraire, pour irréconciliable ennemi de la France qu'il fût, n'en était pas moins tout Français d'éducation, lui aussi. Olivier de la Marche nous la montré écolier, s'appliquant à lire et faire lire devant lui « en joyeulx comptes et es faictz de Lancelot et de Gauvain » 3. Son entourage était français comme lui-même — de langue bien entendu. — Guillaume Fillastre eût voulu mettre en latin un ouvrage dont il était fier, son Traité de la toison d'or, il ne l'osa pas, voulant être compris des courtisans *.
Le français dans le gouvernement et l'administration. Rôle ÉTENDU DU FLAMAND. — Daus CCS Conditions, on comprend que les princes dont il vient d'être question se soient uniformément servis du français dans leur correspondance diplomatique avec les cours de langue française : Angleterre et France. La chose allait de soi.
A l'intérieur, avec leurs baillis et leurs conseillers, ils l'employaient aussi. Mais il ne faudrait pas croire pour cela que le flamand fût exclu de tout rôle public, loin de là. Sans parler des provinces septentrionales, où la langue du pays a été de tout temps la seule qui fût employée, en pays flamand toutes les administrations restaient libres d'user de la langue indigène. Partout c'était la majorité qui réglait l'usage^, sans qu'aucun privilège exclusif fût accordé au français. Quand vint le temps où on abandonna le latin, on vit fréquemment le flamand se substituer à lui dans les écritures, les