PRÉFACE
Les pages qui suivent racontent d'abord comment le français de Paris et de la Cour, devenu définitivement la langue de la pensée française et la langue de TEtat, continua à s'introduire lentement dans les domaines dont il avait été tenu éloigné jusque là par les préjugés, et à s'infiltrer dans les provinces du royaume où dominaient encore des parlers locaux. On expose ensuite comment dans tous les pays du nord de l'Europe le français devint familier, sinon aux peuples, du moins à une si grande partie de la société cultivée qu'on put dès lors le considérer comme en passe de gagner le nom et le rôle de langue universelle.
Ce double résultat, — je pourrais dire cette double victoire, puisqu'il s'agissait là d'une conquête emportée parfois malgré des résistances violentes et haineuses, — eût pu, aussi bien que beaucoup d'autres succès moins réels, être considéré comme un des plus purs et des plus grands de ceux qui assurèrent la « gloire du règne » , suivant une expression du temps, et on eût compris qu'il donna t lieu lui aussi à la frappe d'une médaille triomphale : Splendor linguae gallicae.
La diffusion de la langue française hors des frontières du royaume, qui a fini, dans les premières années du xvui« siècle, par l'élever au rang de langue diplomatique, a été en effet et sans aucun doute un événement très important de la vie nationale et internationale.
Mais le Roi ne semble à aucun moment avoir senti le prix qu'avaient des avantages de cet ordre. Son ambition, si vaste et si diverse, n'a jamais porté de ce côté ses désirs. Rien dans sa politique n'a été calculé, aucune mesure n'a été prise, aucune intrigue n'a été menée en vue d'obtenir ce privilège, au point qu'à tout prendre les victimes et les ennemis de la monarchie de droit divin, les réfugiés et les pamphlétaires, ont peut-être plus contribué au résultat que ses ministres, ses agents et ses pensionnés.
VI PBÉFACE
A dire vrai, le vainqueur ici, comme dans tant d'autres circonstances de notre histoire, fut le génie français, dont le rayonnement avait ravi et enchanté le monde. Une élite, groupée à Paris ou à Versailles, avait fait son idéal d'un esprit de politesse dont la séduction était irrésistible. La vie, comme les arts et les lettres, en était pénétrée, si bien que la langue Teût reflétée spontanément, si elle n'avait été elle-même directement soumise, plus peut-être qu'aucune autre production de l'esprit du temps, à une culture consciente, dont les raffinements flattaient le goût général. C'est par là qu'après cent ans de travail elle acquit des qualités telles qu'elles lui valurent un prestige propre, bien à elle, et, dans une large mesure, indépendant de l'ascendant qu'exerçaient la littérature et la société dont elle était l'organe.
J'espère avoir donné de ceci des preuves irréfutables. Quelquesuns sans doute les trouveront même trop multipliées et trop lourdement établies. 11 m'a semblé nécessaire de fournir ma démonstration de bons et solides témoignages, puisqu'il s'agit d'une matière controversée, où longtemps les passions et les rancunes ont essayé d'obscurcir la discussion.
Tout le monde comprendra pourquoi j'ai eu hâte de publier ce travail, que j'ai détaché de la deuxième partie du tome IV de cette Histoire, avec laquelle il devait d'abord paraître. Dans un moment où il s'agit pour un grand et noble peuple de sauver sa vie et sa place dans le monde, rien n'est de trop de ce qui peut illustrer le rôle qu'il a joué dans l'histoire générale de la civilisation.
Toutefois je me serais fait un scrupule de changer dans ces chapitres, écrits avant août 1914, soit une phrase, soit même une expression, dans une intention apologétique, et pour embellir la vérité. Ceux qui ont entendu mes cours plusieurs années avant la guerre, — il y avait des Allemands, — reconnaîtront mon exposé dans le moindre détail. Je laisse à d'autres la coupable et déshonorante croyance qu'un savant peut servir sa patrie par le mensonge ou la dénégation impudente des faits les mieux établis.
Un seul homme ne saurait se vanter de connaître à lui seul tous les détails d'un sujet aussi vaste que celui-ci. J'ai dit déjà, dans la Préface du tome IV, auquel je pensais primitivement joindre ces . chapitres, ce que je dois à M. Salverda de Grave, pour tout ce qui
t>RÉFACE Vit
touche à Thistoire du Français aux Pays-Bas. C'est un devoir pour moi d'ajouter qu'un de nos anciens élèves de la Sorbonne, M. Esmonin, docteur es lettres, m'a plusieurs fois ouvert les trésors de son érudition, si informée des choses et des hommes du xvii® siècle, et m'a prêté en outre le secours d'un sens historique particulièrement fin et sûr. Je tenais à lui envoyer ce remerciement public dans la tranchée où il combat.
Je n'ajouterai plus qu'un mot, une excuse, légitime, j'espère. Absorbé par de grands devoirs, et obligé en conscience d'employer le meilleur de mes forces à l'organisation et au soulagement de toute une population de plus de cent cinquante mille âmes, dont j'ai la charge comme maire, je n'ai pu donner à la présente impression ni le temps qu'il eût fallu, ni le soin qui eût été nécessaire pour seconder l'imprimeur, lui-même en proie à divers embarras. D'autre pari l'Allemagne m'était interdite. Je n'avais point le loisir de me rendre en Angleterre. A Paris même, certains dépôts, comme celui des Affaires Étrangères, dont j'ai tiré tant de documents, étaient fermés. Il m'a été impossible de corriger les épreuves, ainsi que je fais d'habitude, d'après les originaux eux-mêmes. Il se sera par suite glissé de-ci de-là quelques légères erreurs, mais qui ne seront après tout que des erreurs d'orthographe ou de ponctuation, et qui ne changent rien au fond de mon exposé ni à son exactitude historique.