LATIN ET FRANÇAIS DANS LA LITTÉRATURE OÉCADENCE DE LA POÉSIE LATINE
L'histoire de la littérature latine au xvu® siècle ne se confond pas avec l'histoire de la poésie latine. Mais, si nous mettons à part, comme je crois qu'il le faut faire, les ouvrages de théologie, de droit, d'histoire, de critique, etc., qui sont, à vrai dire, des ouvrages de science, le reste est peu de chose. Un des genres que l'on continue à cultiver est le genre épis tolaire. Il y a aussi une « éloquence latine ». Elle ne s'exerce plus, ni au barreau, ni, sauf exception, en chaire; mais les discours latins qu'on écrit sont nombreux, et traitent librement de toutes sortes de sujets. Un homme, comme Jouvancy, en a fait à lui seul, à propos des événements publics, toute une série, que les Jésuites avaient soin de publier et de répandre au loin, hors des murs des collèges. Malgré tout, c'étaient toujours des écrits de collège. A la Cour, si on entendait de temps à autre une harangue latine, c'étai^*^ celle d'un ambassadeur étranger.
La poésie latine elle-même n'avait déjà plus, en 1660, sa vogue ^ d'autrefois. Toutefois elle semblait disputer encore le premier rang '^^ à la poésie en langue nationale ^ Le nombre de ceux qui s'y adonnaient était considérable ^, et parmi eux on comptait des
1. Sur la poésie latine au temps de Louis XIV, voir Montalent-Bougleux, Santeuii, ou de U poésie lâline soas Louis XIV. Paris, Dentu, 1855, et surtout Abbé Vissac, De la poésie latine en France au siècle de Louis XIV. Paris, 1862, 8». Le défaut essentiel de ce livre, où il y a des rensei^piements, c*est que tous les faits y sont mêlés, sans aucun souci delà chronologie. Cf. la thèse latine d'Ëmni. Barat, De Vanerio^ 1904, et Sainte-Beuve, Causeries du lundis 1857, t. VIII.
3. Marolles, félicitant son ami Pinon de ses belles poésies latines disait (en tète d*une traduction de ïlbis d'Ovide, Paris, 1661) : « Certainement, j'en pourrais nommer plus de cinquante qui font heureusement des vers latins. » On trouvera une liste très complète des « principaux poètes latins de France » dans le livre de Tabbé Vissac, 503 et suiv.
Histoire de la Langue française. V. 1
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w maîtres qui ont été l'honneur de notre langue. Balzac était aussi fier de rharmonie de ses vers latins que du rythme de ses périodes françaises * ; Corneille lui-même a écrit de petits poèmes latins, non seulement sur la conquête de la Franche-Comté, mais sur la guerre de Hollande 2.
Causes de la survie de la poésie latine. — Il ne faut pas s'éton- ^ner de ces survivances. D'abord l'empreinte d'une éducation toute latine était profonde. L'historien de l'Académie française, Pellisson, nous raconte combien, au sortir du collège, il eut de peine à s'accommoder des productions en langue vulgaire, w On me présentait je ne sais combien de romans et de pièces nouvelles, dit-il, dont tout jeune et tout enfant que j'étais, je ne laissais pas de me moquer, revenant toujours à mon Cicéron et à mon Térence que je trouvais bien plus raisonnables 3. »
On a peine à croire, de nos jours, que l'enseignement puisse imposer à des enfants un pli tel que, toute leur vie, ils sentent en une langue étrangère. Et cependant une chose frappe, quand on examine les productions latines du xvii*' siècle, c'est le nombre de pièces qui ont été composées dans une grande douleur, pendant une maladie, bref, à des moments où Tâme s'épanche ou bien où •j^l'esprit cherche à se distraire. Le lyrisme latin est assez riche dans ' un temps où le lyrisme français est assez pauvre. Sans doute beaucoup de poèmes ainsi écrits n'ont aucun caractère personnel. Ils ont cependant été au moins un passe-temps, et il est très significatif qu'on ait recouru à des assemblages de mots et de pieds latins, qu^on ait trouvé là et là seulement le jeu qui occupe la vieillesse ou fait oublier la souffrance.
Il faut ajouter, d'autre part, qu'aux yeux de ceux qui éprouvaient l'orgueil si commun « d'avoir étudié aux langues », se servir de la langue vulgaire était encore déchoir. Bourbon disait, dans son temps, que lorsqu'il lisait des vers français, il croyait boire de l'eau *. Sorbière, du vivant de Molière et de La Fontaine, répétait, moins métaphoriquement, la même chose : « 11 nous semble, à nous autres latinistes, que nous nous exprimons plus noblement et que nous donnons mieux dans la vérité lorsque nous écrivons dans la langue des doctes ^. » Que de fois, dans ce
1. Voir en particulier une lettre à Chapelain, du 22 avr^ 1657. Il communique fréquemment à ses correspondants des poésies latines pour en avoir leur avis.