RÉSULTATS. LES LTVKES HOLLANDAIS ET LK FRANÇAIS
lèges ^ Qu'elles appartiennent à Tune ou à Tautre classe, les œuvres en français paraissaient particulièrement bonnes à publier, précisément parce qu'elles étaient en une langue très lue en Europe. On se précipita sur cette proie, de sorte que la langue aidait au débit des impressions hollandaises, et ces impressions achevèrent de répandre la langue.
Les ouvrages, imprimés en Hollande, appartiennent à tous les genres, et vont du Discours de la Méthode aux histoires d'alcôve les plus ordurières. De sorte que c'est en premier lieu le contenu même de ces livres qui les faisait rechercher ". Quand ils ne reproduisaient pas nos grandes œuvres, ils présentaient souvent d'autres attraits. Ils agitaient les grandes querelles politiques et religieuses du temps, sans parler des libelles scandaleux, qui piquaient la curiosité et alimentaient la médisance. En France même, ceux qui édictaient les interdictions ou ceux cpii les provoquaient avaient souvent besoin dé se procurer les livres proscrits, et on les entend se plaindre de n'y pouvoir réussir ^. Dès lors l'empressement que mettait ailleurs le public à les acquérir paraît fort naturel. A l'étranger, à Francfort en particulier, qui resta le seul grand marché des livres jusqu'au milieu du xvii® siècle, tous ces livres
1. Bayle écrivait à Larroque, à Rotterdam, le 13 août 169-i : <« On continue ici à réimprimer les petits livres nouveaux de Paris » (Rec. Gigas, 99). Il écrit aussi à Dubos, de Rotterdam, le 29 août 1697, à propos d'une traduction française de THistoire de Tamerlan : « Je voudrois bien que ce livre là, celui de M' de la Croix le père et celui de M' Galland fussent publiez en François ; et puis que les libraires de Paris né sont pas accommodans là dessus, ie m emploirois agréablement à porter ceux de ce pays à traiter de ces copies. Mais ils sont en possession de contrefaire tout ce qui s'imprime en France, propre à être débité, c'est pourquoi ils ne veulent guère entendre parler de traiter avec les auteurs ; ils espèrent de faire une édition sur la copie de Paris, à nuls frais par raport au manuscrit. » (Ib., 105-106).
2. En Hollande même, Bayle se plaint qu'on néglige un « ouvrage de profond raisonnement », pendant qu' « un Roman, un libelle, un livre historique se débite jusqu'à la 2* édition » (Bayle à Dubos, 29 août 1697, de Rotterdam. Rec. Gigas, 109).
3. Le comte d'Avaux, ambassadeur de France aux Pays-Bas, envoyait à Bossuet et à l'archevêque de Reims les livres dont l'introduction en France était prohibée (Ant. Amauld, Œav.^ 1775, II, 161). Une lettre de Bossuet du 17 déc. 1682 lui accuse réception de différents ouvrages : {"Histoire du Concile de Trente de Juricu, la Critique da Calvinisme du même, les Réflexions sur un livre intitulé : Préservatif contre le changement de religion par Amauld. Ailleurs, le même Bossuet se plaint du mal que les érudits ont à se procurer les livres de Hollande {Corr.y VI, 1694, Lett., n* 1033j. On pourrait citer aussi l'abbé Gallois qui écrit à Huygens, 27 oct. 1682 : « On ne sçauroit trouuer à Paris la Critique du nouueau Testament qui a esté depuis peu imprimé en Hollande... Je vous serois bien obligé, si vous vouliez bien prendre la peine de m'enuoier vn exemplaire de ce livre (Chr. Huygens, OEuv. compl.^ VIII, 401). Ou bien encore c'est le secrétaire de la Maison du Roi qui écrit à d'Argensont 27 avril 1701 : « Je vous renvoyé le Catalogue desliures d'Hollande que vous auei fait saisir, je vous prie de me retenir vn Exemplaire de chacun de ceux que j'ay marqué d'une croix » (Arch. Nat., O», 362, f» 165 y»).
français se vendaient presque à Tégal des livres latins', et les Hollandais étaient les principaux pourvoyeurs du marché.
A dire vrai, certains textes montrent qu'ils avaient en quelque sorte accaparé le commerce international, et qu'ils exportaient, non seulement les produits de leurs presses mais étaient devenus des sortes de courtiers, par l'intermédiaire desquels se vendait ce qu'on n'osait pas expédier directement en France ou en Angleterre. Ils s'étaient fait visiblement une spécialité de la contrebande, et les livres de contrebande n'étaient pas l'article le moins important à une époque où ont paru tant de libelles, et où la librairie était soumise à des règles si sévères ^.
Beauté des impressions hollandaises. — Il faut ajouter que les impressions étaient en général excellentes. En France même on en faisait cas, et elles se vendaient fort bien, en concurrence avec nos propres livres, quand on leur permettait d'y pénétrer 3. N'ayant pas l'autorisation de débiter dans les foires de Paris, les éditeurs hollandais prenaient des dépositaires. On connaît plusieurs des représentants des Elzevier, ainsi Guillaume Pelé et Pierre le Petit.
On imprimait fort bien le français aux Pays-Bas. Les Elzevier par exemple y excellaient '*. Non seulement ils s'entouraient de correc-
1. D'après Willems, les Elzevier de Leyde, en 16S9-1650, publièrent 36 ouvrages: en français 21, en latin 15; en 1679-1680, Daniel Elzevier, d'Amsterdam, publia 32 ouvrages, en français 20, en latin 12.
2. Une lettre de l'Intendant de Lyon au Contrôleur général, du 8 sept. 1694, dit à propos de l'ouvrage Les Inlrigue$ galantes de la cour : « C'estoit le nommé Perrachon, libraire de Genève, qui en avoit apporté et débité plusieurs (exemplaires) à Lyon, et qui, voyant que les libraires de cette ville ne vouloient pas se charger de la débite, estoit allé en Hollande pour vendre le surplus » [Corr. Contr. gén.^ I, n* 1368).
D'autre part, une lettre de Barrillon, ambassadeur de France à Londres, adressée à Huet le 22 juin (sans millésime, entre 1679 et 1688), sur « les moyens de faire passer les livres que vous aves dessein d'envoyer icy », contient le passage suivant : « Je ne voy point de meilleur expédient que d'adresser en Rolande ce qu'on veut faire passer icy : M' Vanbuningen s'en retourne à La Haye et m*a promis de se charger de m'envoyer ce qui luy sera remis entre les mains. Je ne croy pas qu'il faille hasarder de rien faire venir de France a droiture » (Publ. par E. Griselle, Bail, dn Biblio.^ 1899, 230).
3. Il y aurait là-dessus de longues recherches à faire et un beau livre à écrire : On voit parfois les barrières s'abaisser à condition que les Hollandais exportent une quantité de livres égale à celle qu'ils importent. Pontchartrain écrit aux fermiers généraux (9 mai 1694) :«• Le roy a donné vn passeport a Reynier Leers librairede Rotterdam pour venir en France y négocier des Liures, et S. M. luy a permis d'y en faire entrer douze milliers pesant, a la charge d'en tirer de France pareille quantité ; ainsy M*" les fermiers généraux des fermes du Roy ne feront aucune difficulté pendant le temps de six mois de laisser entrer pour ledit Leers des Liures la quantité de 12 miliers, a la charge que les balots en seront plombez au premier Bureau pour estre visiter 1 Pipis et qu'il en aura fait sortir pareille quantité dont il raportera Certificat, le tout en payant les droits ordinaires » (Arch. Nat., O', 38, f** 125).
4. C'est à partir de 1626 que la maison de Leyde commence à imprimer, après avoir