‹ Histoire de la langue française (volume 4)Chapitre 270 sur 352 · Stengel,o. c, n«219, et n · texte numérisé non relu

Stengel,o. c, n«219, et n

4. Voici la lettre patente, en français, que l'Électeur lui adressa : «t Cher et bien -aimé, d'autant que l'Académie françuisc qui est établie ici a beaucoup déchu de son institution par divers désordres qui s'y sont glissés et que nous avons trouvé bon de donner quelques ordres et réglemens pour son établissement, mais aussi estimé qu'il étoit nécessaire d*en donner à quelqu'un la surintendance ou inspection supérieure. Nous avons voulu vous établir et vous établissons par les présentes Surintendant ou Inspecteur supérieur de la susdite Académie et vous proposons en cette qualité aux autres Directeurs, Précepteurs et Régens, persuadés que vous employcrez vos meilleurs soins et votre habileté, qui nous a été fort exaltée, à son rétablissement et avancement. En conséquence vous devez principalement avoir soin qu'elle soitpourvue de Régens capables et bien qualifiés, comme aussi qu'il y ait dans l'Académie des -maîtres de langue habiles et qui gouvernent et instruisent la jeunesse convena- "blement et avec soin, en administrant les chûtimens nécessaires avec modération et sans excéder les bornes, comme il est encore nouvellement arrivé. Vous aurez soin t^u'on observe, sur tous les points, les réglemens sans qu'il y soit contrevenu en quoi que ce soit. Cologne sur la Sprée, le 20 Août 1687. F. G. » (Erman et Reclam, o. c, IV, 208.20«).

qui y fonda une colonie en 1686, « entretint douze Étudians françoi& qui jouissoient d'une pension annuelle de cinquante écus. Un bon nombre déjeunes gens des meilleures familles réfugiées ne tardèrent pas à s'y rendre ; M. Bancelin de Metz, Pasteur à Francfort, leur fut donné pour Inspecteur. » Puis, « en 1698, l'Électeur créa une place de Professeur en Langue françoise ; elle fut donnée à M. Jean Causse, qui avoit succédé en 1690 à M. Bancelin *. » D'autre part Jean Millié, qui se faisait appeler de La Fleur, venu en Allemagne pour y chercher fortune, avait fondé à Halle une « Académie des Chevaliers », où les jeunes gens nobles du pays « apprenaient « les sciences en vogue... de même que les langues françoise et italienne. »En 1693, TAcadémie comptait, dit-on, près de 700 élèves. Trois ans auparavant, Thomasius, persécuté à Leipzig, était venu s'établir dans la même ville avec ses étudiants. Le 22 avril 1693, Frédéric incorpora Tun à l'autre les deux établissements voisins. Les académistes de La Fleur et les étudiants en droit de Thomasius formèrent le noyau d'une nouvelle Université, qui ouvrit ses cours en 1694 2.

La presse de langue française a Berlin. — Ce sont là déjà des faits d'ordre intellectuel, mais l'activité des réfugiés se manifesta autrement encore. En 1696, ils créèrent le « Nouveau Journal des Savants », sous la direction du philosophe Chauvin, ami de Bayle et de Basnage, et qui était, comme nous Tavons vu, professeur au Collège français. Le Brandebourg entrait par là dans le même mouvement que nous avons vu si intense en Hollande.

L'Académie des Suences. — En 1700, nouvelle création, non moins caractéristique. Le 17 mars, une Académie des sciences et des lettres est fondée à Berlin, sous l'inspiration de Leibnitz et grâce à rintervention de Sophie Charlotte. Sans être bien entendu française, elle est du moins française à demi, d'abord par ceux qui la

1. Erman et Reclam, o. c, IV, 212. Cf. Le premier pasteur de la colonie française de Francfort-sur >rOder était inspecteur des études, mais le second pasteur avait tou^ jours une situation dans TUniversité : il y était lecteur -- c'est-à-dire professeur — de langue française, chaire instituée depuis 1698. De la sorte les Polonais, les Russes» les étudiants de SiebenbQrgern et les Italiens qui étudiaient à Francfort, pouvaient facilement s'instruire dans la langue et la littérature de Louis XIV. Il en était de même des diplomates et des militaires allemands. Jean Causse père fut le premier professeur (1698-1741) (Tollin, Geschichle de$ Fr. Col., 171).

2. Voir Parisett VÉglise el l'État en Aile magne, 6bb. Le pasteur Pierre Augier y fut professeur; les Channoy, Maieux père et fils, furent maîtres d'exercices (Tollin, o« c, II, 55).

composent, parmi lesquels on compte un nombre considérable de Français : Gh. Ancillon, LaCroze, de Vignolles, Ph. Naudé, Chauvin, etc., en outre, et ceci mérite d'être souligné, par la langue, qui était non l'allemand, mais le français K

Les livres en français. — Des œuvres françaises d'une certaine importance furent écrites k ce moment en Prusse : une partie des Lettres de Brousson, qui firent tant de bruit; les Réflexions politiques, \qs Mémoires et une Histoire de V Établissement des Français réfugiés dans les États de S, A, E. de Brandebourg, de Ch. Ancillon ; un Traité de la Vérité de la religion chrétienne, par Abbadie, dont M"*® de Sévigné disait que c'était le plus divin de tous les livres. Isaac de Beausobre, la meilleure plume de Berlin, comme l'appelait Voltaire, y prépara plusieurs ouvrages, dont une Histoire de la Ré formation,., dans l'Empire et les Etats de la Conf. d'Augsbourg depuis 1517 jusqu'à 1538, qui parut à Berlin à la fin du XVIII® siècle. Jacques Lenfant, chapelain de Sophie Charlotte, y publia son Histoire du Concile de Constance (1714), et sa Traduction du Nouveau-Testament (1718), en collaboration avec Beausobre. Isaac Larrey, lecteur ordinaire de Sophie Charlotte, écrivit une Histoire d'Angleterre^ d'Ecosse et d'Irlande... (1697-1713), et une Histoire des sept Sages (1713-1716), qui a été l'une des sources du Voyage du jeune Anacharsis de Barthélémy. Le Duchat y poursuivit ses grands travaux d'érudition par une édition de Rabelais 2.

A la mort de Sophie Charlotte (1705), on put craindre un recul, ou tout au moins un arrêt. Le maître eût volontiers supprimé l'Académie, à laquelle il donna pour président un bouffon, après Leibnitz ! La culture, française ou allemande, ne l'intéressait guère. On se réfugia autour de Sophie-Dorothée, épouse de Frédéric Guillaume. Par elle, la tradition put passer à Frédéric II, qu'élevaient le capitaine Du Han et M™® Roucoules, pendant que sa sœur était confiée à La Croze ^.

Les Français et la société. — Il y avait dans tout ce que les

1. Voir Rossel, ffUi. delà litt. fr, h. de Fr., 418, etWeiss, o. c, 187-188.

2. La coloDie française avait son imprimerie et sa librairie. D'autres œuvres sont inédites. Ant. Teissier, qui fut nommé historiographe sous Frédéric !•', après avoir été conseiller d'ambassade, traduisit les Mémoires de PufTendorfT sur la vie de Frédéric Guillaume (Erman et Reclam, o. c, IV, 201-202).

3. Celui<ci parlait, dit-on, avec plus ou moins de facilité, le français, l'anglais, Teapagnol, le portugais, l'italien, l'allemand, le latin, le grec ancien et le grec moderne, l'hébreu, l'arabe, le syriaque, le copte, l'arménien, le slavon, l'anglo-saxon et le basque. 11 avait même une teinture de chinois (Haag, Fr. Proleslante, art. Vessière La Croie).

réfugiés apportaient à la Prusse naissante, de quoi justifier aux yeux des vieux Brandebourgeois les faveurs dont la cour comblait ces Français. Mais trop de concurrences gênaient le commerce et l'industrie des indigènes ^, trop de figures étrangères faisaient ressembler Berlin à une ville envahie ^,

Les différences de race, de mœurs, d'habitudes, de langue, une antipathie pour des hommes qui n'étaient plus catholiques, et pourtant n'étaient pas luthériens, faisaient que, suivant le mot de notre Ambassadeur, « les Brandebourg[eoi]s haïssaient les François. .. Il semble, ajoute son rapport, que la religion leur dust faire aimer les françois réfugiez ; cependant ils ne peuvent les souffrir; ils cherchent avec empressement les occasions de leur faire de la peine ^. »

Les réfugiés, de leur côté, ne semblaient pas tous également, soucieux d'exciter cette pitié que mérite une grande infortune noblement acceptée par devoir de conscience. Leur allure n'était pas celle d'exilés ni de fugitifs. « Ils ne menoient pas une vie aussi régulière que le demandoit leur état ; on ne voyoit parmi le plus grand nombre que dissipation, que mondanité, que libertinage, que parties de jeu, de caffé, de promenade ^. »

Mais si de nombreux froissements se produisaient, néanmoins une élite berlinoise profitait avec empressement de cette occasion d'être en contact avec des Français, et se délectait des mœurs raffinées — malgré les excès — qu'une élite parisienne avait apportées avec soi. Il se forma de vrais salons à la française ; M"* de Blumenthal (c'était la fille de ce Schwerin, dont nous avons parlé plus haut) « d'une des meilleures maisons de Brandebourg. .. est le recours des réfugiez, dit le rapport d'un témoin ; sa maison en est toujours remplie. Tout ce qu'il y a de gens distinguez parmy les François, tant hommes que femmes, s'assemblent une fois la semaine chez elle. Ces assemblées sont fort réjouissantes, j'y ai esté plusieurs

f . « n est venu dans cal état, écrit Ancillon, des ouvriers de tous métiers, déserte ^u*on y fait à présent toutes sortes d'ouvrages. Il ne s'en fait aucun en France qu'on ■e fasse dans ce pays-ci : car les maîtres ou les ouvriers de toutes les principales fabriques du royaume y sont et y travaillent. » De Tatelier d'un ancien artiste des Gobelins étaient sorties de magnifiques tapisseries représentant les grandes actions de l'Électeur (Haag, Fr. Prot.^ art. Ancillon).

2. Voir un Mém. sur U conduUedes pr. du Nord à Végurd des réfagiés françoiSf envoyé le 7 juin 1712 à M. Daguessau : « 11 y a dans Berlin une grande portion de la ville occupée uniquement par les François et on y parle plus communément notre langue que l'allemand » (Arch. Aff. Etr., France, 309, f<* 256).

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