Stengel, o. c, n
7. Sa grammaire, parue en 1665, que je possède, ne donne aucune indication sur le curriculum vitœ de l'auteur. La Préface n'est adressée à aucun personnage ; il n'y a point d'éloges en tète. L'auteur ne devait pas être dans le pays depuis longtemps.
LE FRANÇAIS APRÈS l'aNNEXION i29
ainsi des ouvertures d'écoles françaises. Je veux bien admettre que quelquefois les nouvelles en remplacent d'anciennes, mais il y en a certainement de plus en plus K Chappuzeau, qui a tout vu de ses yeux, dit: « Pour les Maîtres de Langue Françoise et Italienne, il y en a d'excellens, et j'en connois un entre autres qui est de Paris et de qualité, qui entend admirablement nôtre Langue, et qui mérite de plus hauts employs ^, »
Un apologiste de notre langue. — C'est vers ce moment que Louis Du Truc adresse à M. Frid, conseiller et syndic de la République, le livret qu'il a intitulé Le Génie de la langue française, où il expose avec un peu de verbosité, mais avec beaucoup d'intelligence, les caractères du français, les causes qui lui donnent sa valeur, les endroits où on peut le trouver dans sa pureté, les ouvrages qu'il a produits. Le destinataire, auquel le Roi avait fait l'honneur de faire déposer le Dauphin dans ses bras « en signe d'éternelle amitié avec la République », devait être un gallicisant convaincu, car Du Truc l'appelle « le Protecteur des François ». Quant à l'auteur de cette improvisation, il enseignait lui aussi ^.
1. Aux grammaires qui paraissent à Strasbourg, il faudrait ajouter des dictionnaires tels que celui de Du Cloux, 1678 (BibL Nat., X, 14334).
2. Chappuzeau, Suite de VEarope vivante, contenant la Relation d'an Voyage fait en Allemagne. . . en 1669, p. 555. Il est certain néanmoins que le goût des choses de France allait plus loin que le petit cercle des gens initiés à la langue. Le même Chappuzeau nous parle d'un maître de danse dont les cours étaient fort suivis, mais qui enseignait en allemand : t Monsieur Carnet, François de Nation, qui a esté cy deuant au seruice de Son Altesse S"* le Duc de Wirtcmberg, est pour la Danse vn des Maistres les plus renommez de toute TËurope, et soit pour Tinuention du balet, soit pour Texecution et la composition des airs, il s'en void peu qui Tegalent... Il n'y a point de Sale à Paris plus remplie que la sienne, et l'avantage qu'il a de parler Alleman le rend d'autant plus agréable à la Noblesse (de Strasbourg) qui le fréquente » iib.).
3. Reuss, qui l'appelle par une faute typographique Louis de True, nous apprend qu'il prote8tail,en juillet 1670,avec Mirabeau, contre les incessantes ouvertures de nouvelles 4*coles françaises (o. c, II, 191, n. 6). Je donnerai ici quelques lignes de son opuscule : « Elle (la langue Françoise) à la force des langues orientales, la finesse, et la netteté du grec, l'Elégance et la pureté du latin, elle peut parfaitement imiter l'vne et l'autre dans la poésie ; a l'égard des langues qui sont ses voisines, elle les passe infiniment, au iugement mesmedeceux, qui sont désintéressez et qui parlent vne langue toute séparée, comme les allemans ; elle peut aussi bien qu'elles traiter les amouretes, et les boufonneries, auec des grâces et des beautéz, qui les rendent dignes de l'application des plus doctes, et des plus honnestes gens : On peut dire que c'est auiourdhui la langue de l'Europe, elle est deuenue familière dans toutes les cours estrangeres, et sans les auantages qu'à eu la langue latine d'auoir esté la langue de l'empire du monde, elle s'est répendue aussi loing qu'elle; ceux mcsme qui n'ayment pas les francois, qui méprisent leur génie, etces qualités brillantes, qu'on ne trouue guère que chez eux, se polissent dans leur langue, auec plus d'Etude et de soing que dans la leur mesme » (9-10).
Le passage que voici est d'une observation pénétrante : « La fertilité, la magnificence et les richesses de la France, remuées si violemment, par les passions excèssiues de ses habitans, ont touiours mis ce pays dans vne prodigieuse actiuité d afTaires, de commerces, d'intrigues, de nouueautéz, de guerres publiques, parti- Histoire de la Langae française. V. 9
Ea présence de ces faits, on est allé jusqu'à dire que le courant qui portait la jeunesse à chercher un complément de culture en France, était tellement fort qu'il soulevait des protestations. J'estime que cela est fort exagéré. Dans son Itinerariiim Germaniae (Strasb., 1674, p. 6), Martin Zeiller rappelle, il est vrai, le dicton :
Ein Buffel ist zogen ûber Rhein,
Und ein Esel gewandert ^eder heim *,
Mais la boutade de Zeiller perd beaucoup de sa valeur, si on la remet dans son contexte. « Il faut que tout, dît Tauteur, soit aujourd'hui italien, espagnol ou français. » Il en veut donc à toute culture étrangère; cela ne prouve en aucune façon que la gallomanie ait sévi en ville, au point d'inquiéter certains esprits.
Je ne sais pas s'il faut faire plus grand cas d un autre fait, à savoir que l'église française a été organisée en mars-avril 1680, avant la capitulation de la ville. Il ne put être question que d*y réunir des Français et des étrangers, non des Alsaciens d'origine^. Rien à tirer de là au sujet de la francisation du pays.
culieres, eslrangeres, intestines, de fortunes extraordinaires, de chutes déplorables ; dans vne perpétuelle ocoupatioB de plaisirs, et de diuertisseaieiM nouneaux ; dans vne estude continuelle d'inuentions et de moyents, pour estaler la magnUlceoce des grands, et faire paroittre la Tantté des autres; dans vne application violente et assidue aus lettres, aus arts, et a la reclierci)« des secrets de la nature : l'ambition, la fierté, le courage, ramour, et la prodigalité qni »ont du pays, remplissent teilement tons les desseins, les pensées, et les affaires des particuliers^ qu'il n'y a point de famille parmy «ux, qui ne fournit assez d*anantures, pour remplir vne histoire : la Religion y trouue des impies et des profanateurs, et elle y reçoit continuellement des sacrifices dignes de ces diuins emporteoiens du preoiier Christianisme. »
Citons encore: « Les François estant parfaitement en possession de ces talens de l'Esprit et de rimagination, et ayant trouué cette disposition abondante dans leur pays, ont donné tous les auantages et la perfection a leur langue, ...elle est merueiUêusement susceptible, de toutes les beautés de l'histoire, elle a de la facilité dans les râlalions (<ic), de la granité, et de la pompe dans les descriptions importantes^ de la neteté dans Tecclercisseinent des intrigues, de la force et de la vigueur dans TExposition du sens, et de la prudence des affaires ; elle applique, elle suspend, elle ettonne, elle esmeut la curiosité, elle engage les sentimens& lés inclinations, et enfin elle découure, elle instruit, elle forme, elle diuertit, et elle occupe, elle abrège auec beaucoup d'ordre et de disposition, elle peut faire l'histoire dVn Règne en dix lignes, elle entre qoelquefots si industrieusement dans l'obscurité, que parlant de toute vne nation, elle ne se fait entendre qu'a vn ou deux au plus. EUe a trouué le moyen de trauestir le mSsonge, et les fictions en histoires, dans ces memeilleuses inuentions d'Esprit, qui n'ont rien de plus réel que tes termes et le discours, qu'elle y fournit, elle y estale si vivement toutes les passions, elle les met dans un relief, et vne sensibilité si touchante, quil est très vray de dire, que dans la langue Françoise, il y à des mensonges qui valent bien les vérités, et des parolles qui contentent bien plus que les choses mesmes : il n'y a point de science qui ne se puisse exprimer en cette langue, auec de la pureté et de l'ordre, mais ie puis dire auec plus d'Ëlegance, que dans toutes les autres, car on sçait qu'elles n'ont point eu de part dans leurs beautez » (//)., 16-19).