Le Théâtre François^ Lyon
h. La véritable clef de la langue française, Ralzebourg, Sigism. IIofTmann, Aux dépens de TAutheur, 1697, 2 v».
Le livre est dédié : A son Exe. M. Aug. de Groolc, conseiller privé et directeur des Ktats de S. A. S. M»' G. Guillaume Duc de Brunsw. et Luneb..., etc., et a Mr Werocr Aug". de Medinfç conseill. de S. Dite A. S. M»' le duc et Ausreiterdu cloitre de S. Michel à Lunebour^^.
de la prééminence du français soit désormais un dogme incontesté parmi les Français, qu'ils vivent au dehors ou à la Cour. Buffier, Grimarest le proclament sans discussion, ni preuves, comme une chose reconnue : <( Notre Langue est la plus répandue de l'Europe ; dans les Cours c'est celle qui donne le plus de mérite ; elle sert aux Ministres à haranguer, à entretenir leur correspondance; les Traitez commencent à se faire en François... En un mot... elle a pris la place de la Langue Latine en cela ^ » Jusqu'au bon et honnête RoUin qui Aâent remarquer à son tour : « La langue française s'est emparée, non par la violence des armes^ ni par autorité, comme celle des Romains, mais par sa politesse et par ses charmes, de prescpie toutes les cours de l'Europe ; les négociations publiques ou secrètes, et les traités entre les princes ne se font presque qu'en cette langue, qui est devenue la langue ordinaire de tous les honnêtes gens dans les pays étrangers, et celle qu'on y emploie communément dans le commerce de la vie civile 2. >y On dirait un écho qui se répercute sans fin, mais, à bien écouter, c'est au contraire un bruit d'abord lointain et confus, qui peu à peu s'affirme avec une netteté souveraine, en un concert de voix unanimes .
Un premier discours sur l'universalité. — En 1710, l'Académie de Soissons traita le sujet que l'Académie de Berlin devait mettre plus tard au concours. Un Discours fort remarquable y fut prononcé et envoyé ensuite en hommage à l'Académie Française, selon l'usage. Il pourrait fort bien s'intituler : Sur l* universalité de la langue française ^, L'éloquence en est un peu pompeuse, mais l'auteur démêle les faits et leurs causes avec une réelle pénétration, et sous ses allusions, faites en termes un peu généraux, il est facile de mettre des choses exactes et précises :
« Aujourd'huy la Langue Françoise, plus heureuse que les autres^ a l'avantage de se voir tout à la fois vivante et universelle. Elle va de pair, que dis-je ? Elle prend la place des Langues qui sont en possession depuis tant de siècles de régner chez toutes les nations.
« Devenue presque la Langue des Escoles, elle est admise également dans les Assemblées les plus augustes, et dans les Cercles les
1. Grimarest, Corn, de lett. cur. et sm\, Disc. s. l'usage dans la 1. fr., 1708, 204-
2. Traité des Étvtdes, 1. II, ch. 3, p. 328 du t. ! de l'éd. de 1872.
3. Discours prononcé dans V Académie de Soissons, sur les progrès de la, Langue Françoise, et envoyé en Vannée f7fO, h V Académie Françoise, suivant la coustume^ {Recueil déplus, pièces d'éloq. présent, à VAcad. fr., Paris, 1711, 12% 159-173).
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES 13î>
plus choisis. Elle fournit les lectures les plus intéressantes, forme les conversations les plus polies : elle pénétre dans les Cours des Princes, dresse les projets des Ministres, donne les instructions aux Négociateurs.
« Aucun obstacle ne peut s'opposer à ses progréz : Tenvie des Estrangers, les intérests particuliers de ceux de la Nation, ont fait contre elle des efforts également inutiles.
« Ceux-là, jaloux de voir la Langue Françoise préférée dans les affaires les plus importantes à celles des Pays mesmes où Ton traitoit les affaires, se sont plaints et ont protesté contre l'invasion de cette Estrangére : mais malgré leurs protestations et leurs plaintes, on a veu la Langue Françoise, dresser des Traitez de Paix où la France n'avoit aucune part...
« Enfin, Messieurs, non seulement la Langue Françoise réduit dans son Pays à des bornes trés-estroites les Langues Estrangéres, mais estrangére elle-mesme, elle semble l'emporter sur les autres Langues dans leur propre Pays. Elle s'insinue chez des Peuples qui, par une jalousie invétérée contre la Nation, sont les moins disposez à la recevoir. On la parle communément en Espagne, en Italie, en Angleterre. Elle régne dans les Pays du Nord : elle a passé jusques dans le Nouveau Monde.
« Mais d'où peuvent naistre ces heureux progréz, qui révoltent ceux-mesmes chez qui ils se font insensiblement ? D'où vient tant de condescendance pour la Langue, jointe à tant de jalousie et d'envie contre la Nation ?. . .
« Plusieurs causes ont contribué à ce progréz. Le nombre infini de François, que l'attachement à Terreur, l'amour du gain, ou la simple curiosité ont transporté dans les Pays est rangers, a fait passer nostre Langue dans les lieux les plus éloignez. D*ailleurs tout s'estant ressenti parmi nous de la splendeur et de la gloire de la Nation, le rafinement du luxe, la recherche dans les plaisirs et les commoditez de la vie, la perfection où chaque Art a esté porté, toutes ces choses ont donné aux Estrangers du goust et de l'empressement pour nos manières et pour nos modes. Ils sont venus en foule les estudier, et ils n'ont peu les emporter chez eux, sans se chaîner en mesme temps de nos expressions et de nos termes. « Mais outre que ces avantages sont frivoles et sujets à l'inconstance et à la variété du goust des hommes, c'est qu'ils n'ont pas par eux-mêmes assez de rapport à nostre Langue, pour qu'on puisse les regarder comme des causes sérieuses de l'ascendant qu'elle a sur les autres Langues.
« 11 faut donc chercher en elle-mesme son véritable mérite : il ne consiste que dans une certaine perfection à laquelle elle se trouve aujourd'huy fixée...
« Cette perfection, qui fut Tobjet que se proposa le Cardinal de Richelieu dans Testa blissement de TAcadémie Françoise, ne fut pas long- temps sans estre atteinte par les grands Hommes, dont cette Compagnie illustre s'est veuë successivement composée...
« C'eust esté peu de la rendre parfaite par des rt5gles sujettes aux caprices des hommes, si les mesmes génies, autheurs des régies, ne les avoient rendues immuables par la pratique ; je veux dire par des Ouvrages dont la solidité et Texcellence ne permettront plus qu'on change rien à la Langue, de laquelle ils se sont si heureusement servis.
« Ces Ouvrages sont assez connus, il n'est, pas nécessaire d'en faire icy Ténumération. Il suffit de dire qu'il n'est point de genre de littérature dans lequel la Langue Françoise ne puisse fournir un chef-d'œuvre ; qu'il n'est point de matière qui n'ait esté esclaircie, approfondie, espuisée par quelqu'un de nos Escrivains ; et qu'enfin telle est aujourd'huy la richesse de cette Langue, que s'il estoit possible à l'homme d'acquérir une connoissance universelle, la Langue Françoise suffiroit pour y conduire, sans le secours des autres Langues...
« Quel éloge pour nos Orateurs, pour nos Historiens et pour nos Poètes, que l'embarras où l'on est de prononcer entre eux et les Anciens. Pour décider, il manque un Juge désintéressé : disons du moins en faveur des Modernes, que la querelle fait honneur à leurs Ouvrages, et son indécision à leur modestie.
« Quoy qu'il en soit, c'est à ces Modernes, rivaux des plus grands Hommes de l'antiquité, presque tous de l'Académie Françoise, que le monde est redevable de tant d'excellents Ouvrages qui en font aujourd'hui l'admiration et les délices. Esprits sublimes, ils ont connu le sublime, ils ont sceu que l'expression en fait partie, que l'élégance et la précision des termes sont absolument nécessaires pour le mettre dans tout son jour. Ils se sont appliquez à les rechercher, et c'est par cette recherche qu'ils ont procuré à nostre Langue cette perfection à laquelle nous attribuons, avec tant de justice, l'ardeur que tesmoignent toutes les Nations de s'en instruire.
« L'envie de sçavoir estant si naturelle à tous les hommes, doit-on s'estonner qu'ils s'empressent d'apprendre une Langue devenue, pour ainsi dire, la clef, ou plustost l'organe de toutes les Sciences?
« Que si quelqu'autre Langue vivante veut la déthrosner, qu'elle acquière plus de politesse, plus de justesse, plus d'ordre, plus de netteté, qu'elle devienne plus féconde en Ouvrages importants en tout genre de littérature ; alors nous-mesmes, qui prestons la nostre à tant de peuples, nous ferons un accueil favorable à cette estrangére. »
Avis DES ÉTRANGERS. — Tous Ics témoignages que j'ai cités jusqu'ici peuvent, je le reconnais, être récusés : et ils n'auraient point de valeur si des étrangers n'avaient expressément noté, eux aussi, la situation privilégiée de notre langue. Mais vingt l'ont fait dans les pays les plus divers : « Elle est universelle dans le monde », proclame Guy Miège, qui est Suisse et vit en Angleterre.
A la suite de l'exemplaire du livre de Janssaeus dont j'ai parlé plus haut, et qui appartient à la Bibliothèque de Hambourg (S D b, I, 70) se trouve relié un opuscule de Georg Otliker : « Sprachbûchlein » (en allemand et en français), conjugaisons, dialogues, proverbes... Ce livre a été publié chez Jean Hoffmann, marchand de livres et d'objets d'art h Nuremberg, en 1695. C'est l'œuvre d'un indigène, dédiée à des Allemands au nombre de quatorze, les pères de ses élèves. L'auteur déclare lui-même qu'il ne sait que médiocrement le français. Mais il ajoute néanmoins : « de fait aujourdhuy il y a peu de personnes de louable qualité, qui ne prennent plaisir à l'exercice de cette langue, estant aujourdhuy de si grand usage, qu'il y a peu de province [sic) au monde, ou l'usage d'icelle ne se voye K »
Mais écartons d'un coup tous les professeurs, étrangers comme nationaux. On pourrait dire en effet qu'en présentant comme universelle la langue qu'ils enseignaient, ils procédaient à la façon des marchands qui, afin d'attirer la clientèle, vantent l'article qu'ils vendent comme le meilleur, sans conteste.
Les hommes d'état ne peuvent pas, eux, être soupçonnés d'avoir fait aussi de la réclame. Parmi les témoins qu'on ne saurait reprocher, je citerai D. Francisco Gutierrez de Los Rios, comte de Fernan Nuftez. Il estime qu'il faut « savoir le français en perfection, tant à cause des livres excellents écrits dans cet idiome que parce qu'il se trouverait difficilement une capitale de monarchie ou de république
I. Cet exemplaire présente une autre curiosité. Il a appartenu à un Poméranien, nommé Passe, en 1698. Le possesseur a ajouté en ms., à la fin, un vade-niecum, comprenant un résumé de syntaxe donné par David Janssaeus, en latin. Ce sont évidemment des notes de cours.
OÙ le français ne se parlât, sinon mieux, au moins aussi bien que la langue indigène ^ » En Allemagne, en Angleterre, toute sorte d'autres personnages, que j'aurai Toccasion de citer, ont exprimé la même vérité, presque dans les mêmes termes.
Les expatriés et les réfugiés sont aussi à consulter. Beaucoup d'entre eux ne sont point ou ne sont plus capables de préjugés en faveur de la France. Ainsi L. du May. 11 n'était pas né Allemand, il n'en était pas moins au service des princes allemands et de l'Empire, qu'il défendit plusieurs fois par la plume *. 11 écrit : Les langues française et italienne « sont également bonnes et belles, mais non pas également vtiles; Car pour sçavoir Fvtilité d'vne Langue, il faut voir en quel endroit du Monde Ton demeure, quelles personnes on hante, et auec qui on a des affaires. L'Italienne est en grande estime, et extrêmement vtile en la Cour de l'Empereur, et sur toutes les côtes de la mer Méditerranée... La Françoise a plus de vogue vers le Septemtrion, et est merueilleusement chérie en Allemagne, Angleterre, Dannemarck, Suéde, et Pologne, où tous les Roys, Princes et Seigneurs la parlent à la perfection, excepté l'Empereur, qui n'ayme, ny les François, ny leur Langue. Toutesfois elle est tellement à la mode, que les principaux Italiens, voire mesme les Espagnols de sa Cour, et tous les autres que j'ay connu en Allemagne, la parlent, ou l'écorchent ^, »
Personne n'a mieux vu et n'était mieux placé pour voir que ces pères du cosmopolitisme littéraire moderne. Bayle, un des plus illustres d'entre eux, s'est rendu nettement compte, avec une clairvoyance supérieure, du changement qui s'opérait en Europe. « La Langue Françoise, écrivait-il dès 1685, est désormais le point de communication de tous les Peuples de l'Europe, et une Langue que l'on pourroit appeller « transcendentelle », par la même raison qui oblige les Philosophes à donner ce titre aux natures qui se répandent et qui se promènent dans toutes les Catégories *. »
Cinq ans après, dans la préface qu'il met au Dictionnaire de Furetière, il revient à ce sujet. Ce sont d'abord des constatations : « On l'entend ou on la parle dans toutes les Cours de l'Europe ; et