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CHAPITRE II LE FRANÇAIS EN ROUMANIE

Pénétration indirecte. Le français chez les Boyars. — Pour se rendre compte de l'expansion qu'a prise au xviii^ siècle la langue française en Roumanie, — où plutôt dans les principautés danubiennes, — il faut jeter un rapide coup d'oeil sur ce qu'était, à cette époque, la situation politique de ces principautés à demi barbares, mais d'indiscutable origine latine.

Après une ère de grandes victoires remportées sur les ennemis qui entouraient la Valachie et la Moldavie : Turcs, Hongrois, Polonais, ces deux provinces n'avaient pu garder leur indépendance, et elles étaient tombées sous la suzeraineté de la Turquie, à laquelle elles payaient un tribut annuel. De plus, la Turquie s'était arrogé le droit d'envoyer dans ces provinces des princes régnants de son choix, et pendant de longues années ce choix s'était porté sur de riches Grecs habitant le quartier du Phanar, lesquels achetaient presque à l'encan l'autorisation d'aller récupérer au centuple ce que leur avait coûté leur trône. Ces mêmes Grecs faisaient à Constantinople le métier de drogmans auprès des ambassadeurs étrangers. Ils étaient depuis longtemps obligés d'apprendre l'italien, langue des Vénitiens et des Génois.

Lorsque, dans la pratique diplomatique, la langue française commença à se substituer à la langue latine, ils se trouvèrent forcés d'apprendre aussi le français. Ces anciens drogmans, arrivés au trône dans les principautés danubiennes, s'empressaient d'attacher à leur personne des secrétaires d'origine française'; de la Roche, Nagny, Simian, Tissandier, Durosoy, Clémaron, Martinot, Ledoulx, Laurençon, Recordon, Mondoville, etc., entrèrent en cette qualité au service des princes phanariotes ^. C'est ainsi que la langue française s'introduisit à la Cour, tout d'abord, parmi les boyars

i. L'ambassadeur de France à Gonstantinopîe ne se faisait pas faute, d'ailleurs, d'entretenir lui-même auprès de ces princes des secrétaires qui pussent le renseigner sur leurs faits et gestes.

2. Bengesco, Bibliographie franco-roumaine, l, XI ; cf. Xénopol, Hist. des Roumains, t. I, p. 348 et suiv.

i Histoire de la langue française

ensuite. Tous les voyageurs du xviii* siècle sont unanimes à reconnaître que, les boyars parlent le français et même « assez bien » ^ Il est probable que, déjà au début du xviii^ siècle, il y a eu, dans les principautés danubiennes, des secrétaires français, car, en 1710, l'ambassadeur de France à Constantinople fait cadeau d'une montre au secrétaire du prince Mavrocordato ; en tout cas, en 1747, c'est par son secrétaire français, a le seigneur Millo », que le prince de Moldavie fit complimenter M. Des Alleurs, ambassadeur de France'. L'un des secrétaires les plus remarquables fut le jacobin Jean Louis Carra (mort sur l'échafaud en 1793), qui, sans se nommer, fit paraître en 1777 à Jassy le premier livre en français sur les deux Principautés ; il dit avoir fait la correspondance du Prince de Moldavie, ainsi que l'éducation de ses fils^ Le philologue Le Chevalier, futur bibliothécaire de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, fut secrétaire dans les Principautés danubiennes en 1787*.

Dans les familles des princes. — Il est incontestable que, malgré leur présence continuelle auprès des princes phanariotes, les secrétaires français seuls n'auraient pas exercé une grande influence sur l'expansion du français dans les provinces, si les princes euxmêmes, qui au début savaient juste ce qu'il avait fallu de français dans leur situation antérieure d'interprètes, n'avaient pris goût à la connaissance plus approfondie de cette langue et ne l'avaient fait enseigner à leurs enfants. Ainsi, le prince de Valachie, Alexandre Ypsilanti (1774-1782), s'entourait autant que possible de Français^, et cherchait même à imiter (de loin, sans doute), la Cour de Versailles. Son fils, Alexandre Ypsilanti, suivra l'exemple paternel et fera d'un émigré, le soi-disant comte Luce Gaspari de Belleval, son ministre des Affaires Etrangères, et donnera comme précepteur à ses enfants le marquis Beaupoil de Saint-Aulaire. Quant au prince Moruzzi, il avait séjourné à Paris où il avait gardé de nombreux amis, aussi parlait-il admirablement le français''; il était naturel qu'il se fit envoyer de Constantinople, pour ses enfants, un précepteur français, Clémaron.

Mais le prince qui fut u français d'âme et de cœur, heureux

1. Eliade, De l'injl. franc, sur l'espr. publ. en Roiim., p. 156.

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