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CHAPITRE IX EN SUISSE ALÉMANIQUE

Berne avait des raisons administratives et politiques de ne pas ignorer le français. Comment eùt-on pu autrement entretenir les relations nécessaires avec les pays romands, comme le pays de Vaud ? D'après Élie Bertrand, qui cite de Ruchat, les Lausannois auraient envoyé en 1536 des députés à Berne, demandant qu'on fit des actes publics en latin plutôt qu'en français, « puisque le latin étoit plus connu partout ». Pourtant des notaires écrivent déjà les leurs en français '. On connaît mal du reste les faits qui se rapportent à la pratique administrative ^.

Les écrivains et le français. — De bonne heure, certains hommes de lettres crurent avantageux de se servir du français. Le premier qui s'impose à l'attention, c'est l'adversaire déclaré de l'influence française, sur lequel nous aurons à revenir, je veux parler de Beat de Murait. Xé à Berne (1665), il écrit, non en allemand, mais en français, son ouvrage anti-français : Lettres sur les Anglais et les François (1725). Malgré quelques gaucheries et une certaine rudesse» sa langue est pleine de saveur et de force '.

Il ne faudrait pas, quand on parle d'un siècle comme le xviii*, négliger les savants ou même les mettre à une place qui n'était pas la leur. Un Charles Bonnet, un de Saussure sont les répliques suisses de Réaumur et de Buffon. Pierre Prévôt, les Trembley, sans avoir la réputation universelle des précédents, comptent aussi. Et

l. Rech. sur les l. de la Suisse, p. 36.

"2. Van Muvden estime que le style des proclamations anciennes est supérieur à celui des publications de son temps, écrites en français fédéral (Hist. de la Nat. Suis.,

3. Sa langue, dit Van Muvden, est pleine et ferme comme sa pensée, dépouillée de tout ornement parasite, n'emjpruntant à son imagination que ses couleurs les plus sobres, et à l'esprit proprement dit qu'un ton parfois imprévu et singulièrement original (o. c, p. 4"26).

Cf. Avec Beat de Murait, voici que, jiour la première fois, l'esprit suisse prend conscience de lui-même et s'exprime en français. 11 s'exprime dans une langue incorrecte et dure, mais solide, originale, pleine d'une saveur âpre et qui fait songer aux rudes guerriers de l'histoire bernoise (Reynold, Bodmer et l'Ecole Suisse, p. 517).

Xecker. quoi qu'on puisse penser de lui, s'il n'est pas écrivain, n'en a pas moins fait, avec certains de ses écrits, plus de bruit que les plus illustres littérateurs.

Or, parmi les érudits bernois, il convient de citer Grouner (Jean- Rodolphe), un patricien qui employait ses loisirs à des recherches d'histoire, et qui. sous le titre modeste de Fragments historiques de la ville et république de Berne, a donné en français une première histoire de la Suisse' ; J. R. de Sinner, seigneur de Ballaigues, archéolooue et bibliophile, qui a publié en français son Voyage historique et littéraire dans la Suisse occidentale (1781), et une traduction française estimée des Satires de Perse ■ ; Alex, de Watteville, dont Y Histoire de la Confédération helvétique (\.l'6ï^ est alerte et toute française d'allure.

Le cas de H\ller. — Un nom domine tous les autres, celui du grand savant Haller, médecin, naturaliste, politique et poète, qui fut membre de notre Académie des Sciences. Assurément, et quoiqu'il ait dit lui-même que l'allemand ne lui était pas plus naturel que le français ^ son œuvre est essentiellement allemande. Son célèbre poème des Alpes est en allemand. Mais Haller lisait constamment nos auteurs, dont il ne pouvait, dit-il, se détacher : Voltaire, Diderot, Rousseau \ 11 a employé notre langue à diverses occasions, dans ses travaux scientifiques ", ou dans sa correspondance ^.

S'il fallait en croire Casanova, Haller tenait fort à la conservation du latin comme langue scientifique. Lorsqu'il lui rendit visite, le savant lui montra une lettre d'un académicien de Berlin, qui lui disait que, depuis que le roi avait lu sa lettre, il ne pensait plus à supprimer la langue latine. Haller avait écrit à Frédéric le Grand qu un souverain qui réussirait dans la malheureuse entreprise de proscrire de la république des lettres la langue de Cicéron et de ^ irgile élèverait un monument immortel à sa propre ignorance. « Si les gens de lettres doivent avoir une langue commune pour s'entre-communiquer leurs lumières, la plus propre entre les

1. \oir Gaullieur, o. c, p. 43. Il soumettait son français à la correction de Droz.

2. Il alla voir l'abbé Raynal qui le désabusa cruellement sur la valeur de son style. Sinner, blessé au cœur, renonça à publier la 3* partie du Voyage (Ph. Godet, o. c, p. 337-338).

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