CHAPITRE XI LA RÉACTION
Faveur des idées et des (kuvres anglaises. — En Suisse comme ailleurs, comme en Allemagne en particulier, il semble que, pour se déffager de l'influence française, il ait été nécessaire de chercher au dehors l'appui d'écrivains dont l'inspiration fût tout opposée à celle des Français; on les trouva en Angleterre.
L'attention, la faveur même qu'on accorda aux idées, aux mœurs, aux œuvres anglaises, depuis Beat de Murait, augmentèrent rapidement. Les relations, pour anciennes qu'elles fussent, non seulement devinrent plus étroites, mais prirent un tout autre caractère.
A Genève, le « réformateur de la Réforme » de Calvin, Turrettin (1671-1737), sait et parle l'anglais. Les Genevois prennent l'habitude d'aller achever leurs études en Angleterre : l'érudit Abauzit, le juriste Burlamaqui, le médecin Th. Tronchin.
De Suisse allemande, Haller, Murait, toute une légion d'officiers, de politiciens, de commerçants, de lettrés font comme eux'.
Peu après c'est tout l'esprit anglais qui s'introduit, torrentiel. Un Haller aime par dessus toutes la poésie anglaise, si bien que Grimm l'a surnommé le « poète anglais ».
Un si grand changement ne s'explique pas, cela va sans dire, par la raison que les cantons, incapables de se suffire à eux-mêmes, étaient condamnés à osciller d'un pôle à l'autre. Il serait même peu juste de dire que la Suisse s'ouvrait à des idées dont l'Europe entière, la France comprise, subissait l'ascendant. La vérité est que le génie anglais apparaissait plus proche de l'idéal nouveau qu'on entrevoyait. Le caractère profond et religieux des grandes œuvres, qui contrastait si fortement avec la frivolité de tant de nos écrivains et leur esprit aimable, mais superficiel, s'accommodait mieux à l'âme suisse en général, qui s'en trouvait plus que charmée, fécondée.
Qu'il y eût une menace dans cette concurrence pour l'influence
i. Voir Rcynold, Bodmer, p. 236.
française, cela ne fait aucun doute, et elle était d'autant plus grave que ce changement n'était point affaire de mode, mais question de psychologie.
Toutefois, en ce qui concerne la situation du français dans le pays, le danger était diminué par ce fait que la langue anglaise était généralement ignorée, et que c'était le français qui devait servir de truchement. Bodmer lui-même fut longtemps sans savoir l'anglais. C'est dans une traduction française qu'il avait fait connaissance avec le Spectateur d'Addison et Steele '. Locke et son Education des enfants ne lui parvinrent non plus que dans une traduction '. Le Philosophe nouvelliste, qui parut à Zurich en 1734, est une réimpression de la traduction française du Taller. Quand la « Société des peintres » entra en rapport avec les journalistes anglais, c'est en français que furent rédigées les lettres qu'elle leur écrivait (1721) '.
Ce rôle de langue véhiculaire continuait à rendre le français nécessaire. Situation secondaire et éphémère, encore avantageuse pourtant.
Les regards se tourne:nt vers l'Allemagne. — Ce fut une chose beaucoup plus grave que l'entrée triomphale des Zurichois dans la littérature allemande, dont ils furent un moment les directeurs, car ce sont eux qui abattirent Gottsched, le « roi de Leipzig ». Si, dans le mouvement littéraire en Allemagne, les cantons prenaient une part prépondérante, un rôle de chefs, des rapports si intimes ne pouvaient manquer d'entraîner la Suisse proprement dite, celle des XIII cantons, tout allemande, dans l'orbite allemande. Si d'autre part le génie indigène ne pouvait arriver à la plénitude de son développement sans cette communication avec l'âme germanique, il était à craindre que les Romands ne vinssent rejoindre les Alémaniques, et que le rôle de Lausanne et de Genève ne fût, pour un temps au moins, éclipsé par le rôle de Berne et de Zurich.
Bridel. — Un Bridel donnait l'exemple. Une fois à Bâle, il se mettait à fond à l'allemand, non pour l'Allemagne, mais pour la Suisse. « Le jour, dit Reynold \ où Bridel sentit naître et grandir en lui la nostalgie qui l'entraînait irrésistiblement vers les Alpes et vers la Suisse ; le jour où il résolut d'être, en langue française, le poète national de cette Helvétie héroïque et pastorale chère à tout