Bridel, p
son siècle ; ce jour-là, la culture germanique commença dans son esprit, à l'emporter sur la culture française... ». Son « journal intime » est, à ce point de vue, déjà bien significatif. « Peu à peu, au milieu de tant d'idées, de lectures, d'influences, l'esprit du jeune étudiant fait un choix. Il élimine tout d'abord la littérature mondaine de la France : Parny, Bernis, le Voltaire des « petits vers » ; il élimine les romans et le théâtre... Seul, Jean-Jacques subsiste ; mais ce Jean-Jacques n'est point le Rousseau « philosophe », le théoricien politique, ni, à plus forte raison, le révolutionnaire; c'est le Rousseau suisse, celui de La Noin>elle Héloïse, l'homme qui célébra le Léman, les Alpes, le Ranz des vaches. A son tour, cette influence, tout en contribuant à éloigner davantage encore delà France intellectuelle l'esprit du jeune pasteur, et à le ramener vers la Suisse, le pousse tout naturellement à rechercher ces compléments nécessaires des œuvres de Rousseau : les Idylles de Gessner et les Alpes de Haller. Ces deux poètes de la Suisse allemande, l'un de Zurich, l'autre de Berne, conduisent Bridel à Lavater et à ses Schweizerlieder; Bodmer et ses études de folklore et d'histoire lui sont révélés par Seigneux. L'histoire, avec la nature, apparaît alors au poète vaudois comme la source de toute inspiration nationale. Il botanise, à l'exemple de Haller et de Rousseau, mais il étudie l'histoire, pour composer, lui aussi, des « chants suisses ». En 1780 paraît le livre de Jean de Millier, et c'est tout dire. L'évolution de Bridel est achevée ».
Evolution de l'esprit suisse. — Tout ce qui suit ce résumé, et un autre volume du même auteur', exposent magistralement, avec une science très sûre, et une finesse d'analyse où la sympathie ne nuit pas à l'esprit critique, l'évolution de la pensée suisse et la formation de l'esprit national. « Institutions, histoire, milieu naturel, les Alpes, humanisme, Réforme, voilà, dit-il, les cinq éléments qui ont constitué Vesprit suisse » -. Dire qu'il est indépendant de l'esprit français serait dire trop peu. 11 s'y oppose.
N'insistons pas sur les faits qui n'intéressent qu'indirectement cette histoire spéciale, les protestations contre la tyrannie des modes et du goût français. Il est d'absurdes reproches. On regrette, par exemple, de trouver dans ceux d'un Lavater tant d'outrance et si peu d'exactitude. Cet expert des âmes, qui lisait sur les figures,
i. Bodmer et l'Ecole suisse.
"2. T. II, pp. 3o cl siiiv. On comparera sur la formation de l'esprit suisse un bel article de Guinaudeau : La Suisse au XVIII'' siècle; les liens spirituels entre Suisses {Rev. Lilt. camp., t. IX, pp. -H'à et suiv., 19'29).
n'avait-il donc jamais vu une Parisienne, ou bien s'est-il trompé grossièrement ? ' -
Les causes de désaffection. — Toutefois on éprouvait aussi de justes et compréhensibles répugnances. Deux faits, quand on les rapproche l'un de l'autre, indiquent bien à qui et à quoi on en a. Voltaire vient à Lausanne (1759), y brille quelque temps, puis est obligé de quitter la ville. J.-J. Rousseau, dont Genève fait brûler les œuvres, est invité à venir à Zurich en 1762, l'année de V Emile et du Contrat Social.
Nul n'a étudié avec plus de profondeur et résumé avec plus d'exactitude ce mouvement que Reynold : « L'influence française a contre elle les protestants, surtout ceux de Genève et de Zurich, et les vieux conservateurs, aussi bien le très catholique Balthassar que le piétiste Murait. Tout d'abord, il ne s'agit que de manifestes isolés. On oppose à l'influence française, au nom de l'ancienne Suisse : l'histoire nationale comparée à l'Antiquité, les mœurs simples des aïeux et les traditions, la nature, les Alpes ; on lui oppose aussi, par opportunisme et au nom d'affinités de religion, d'institutions et de race, l'Angleterre. C'est, d'ailleurs, moins la haine de la France qui inspire cette réaction, que le sentiment général des mauvais eff^ets produits en Suisse par un esprit contraire à l'esprit du pays. Les Helvétiens, en effet, n'imitent guère que les déformations, le côté extérieur de la culture française ; aussi est- on d'accord pour s'attaquer surtout à la « politesse » et à la littérature frivole, aux spectacles, au théâtre. Il y a certainement, d'ailleurs, dans ces attaques, des violences, des ignorances, des partis pris, des préjugés, du « vertuisme ». Néanmoins, en devenant intellectuel, positif, ce mouvement permet à la nation entière de prendre conscience d'elle-même, de son indépendance; il aide l'esprit suisse à se dégager : c'est là son intérêt'.
1. Guinaudeau (Études sur Lavater) a rappelé sa haine des mœurs françaises qu'imitent ridiculement en Suisse les gens du « Bon Ton « (Railleries à l'adresse des « Weichlinge « et des « Schweizerinnen von Borton », p. oii). ses sarcasmes puérils lancés aux Parisiennes (notamment dans le « Lied fur Schweizermâdchen y>)(lb.) :» Les Parisiennes sont des figures de mode, n'aspirent derrière leurs jalousies qu'à la volupté et à l'amour, s'asseoient, en vêtements de sole, à des tables chargées de friandises, recherchent pour maris des godelureaux. Nous, au contraire, nous aimons les fleurs, le lait, l'eau pure des fontaines ; nous nous assevons sur un tabouret devant notre rouet ; nous voulons épouser des gaillards aux mains calleuses (p. o:24-5'2o). Cf. ce qu'il dit de Beat do Murait : Et Murait de brosser un sombre tableau des Français, entendez surtout des courtisans qu'il avait pu observer à Versailles comme officier dans un régiment suisse : peuple mal élevé, ignorant, vaniteux, dévergondé. La vertu n'est ici de mise qu'au théâtre, dans les pièces de Corneille et de Racine. Et dire que ces Français servent de modèles aux jeunes patriciens bernois qui accourent à Versailles ! (Les liens intell. entre Suisses. Rev. Litt. Comp.. t. IX, p. "230, id'iQ).