‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 144 sur 595 · Bodmer. p · texte numérisé non relu

Bodmer. p

Ce qu'un Bodmer condamne et poursuit, ce n'est pas la culture française, les grandes et belles œuvres classiques, c'est l'esprit de dissipation et de légèreté. Les Satires de Haller : La Corruption des mœurs, et l'Homme du siècle, considérées à juste titre comme caractéristiques ', ne respirent pas non plus la haine de la France.

Tant V a que si Bodmer avait eu à refaire plus tard la liste qu'il faisait en 1720 pour une bibliothèque de femmes, s'il aurait laissé subsister des livres qu'il avait alors désignés", il y en aurait ajouté d'autres en d'autres langues que la française, et au nombre de plus de dix.

Dangers du rôle D'iNTERMÉniATRE attribué au français. — - Pour nous, qui n'avons à retenir que ce qui concerne proprement l'histoire de la langue, il nous faut noter ce qu'avait de dangereux pour sa situation dans le pays la réprobation d'une foule d'œuvres qu'elle avait produites.

On se servait d'elle, on voulait s'en servir encore comme d'un instrument indispensable, mais pour répandre des idées étrangères, hostiles même. C'était un rôle bien délicat. Un Bodmer se propose d'écrire en français une dissertation sur les meilleurs poètes de l'Allemagne ; il fait traduire par fragments la Messiade de Klopstock, ou, comme il disait, de « Clopestoc » ^ C'était là un hommage à la popularité de notre idiome, mais un hommage qui risquait de nous faire grand tort ^.

En effet le danger que le français courait en Suisse, ce n'était pas d'être expulsé de la partie du pays qui était romande ; ce n'était même pas de cesser d'entrer comme partie intégrante dans l'organisme qui se formait. En Suisse, à la différence de ce qui s'est passé

1. Reynold, Bodmer, p. i9S. Elles visent les patriciens bernois qui se sont mis à noire école (1732-1734). Cf. Guinaudcau, o. c, p. :23i. Il v trouve « les idées de Murait mises dans la bouche de froids pantins ».

i. Le Trésor de la sagesse de Charron, les Lettres de Voiture, les Dialogues des morts, la Pluralité des mondes et les Églogaes de Fontenelle. les Maximes de La Rochefoucauld, les Caractères de La Bruyère, les Dialogues de Gaudeville, le Télémaque de Yênelon, VEnéide de Segrais, la Pluirsale de Brebcuf, les Œuvres de Lucien de d'Ablancourt, les Comédies de Térence de M"*^ Dacier, la traduction d'Horace par Tarteron, les Poésies de M™' Doslioulières, les Fables de La Fontaine, enfin les œuvres de Racine, Boileau, Corneille et Molière (Revnold, Bodmer. p. 134).

3. Il écrivait à Henri Meister : Je voudrais améliorer le goût des Allemands ..., dans ce but, j'ai résolu de composer avec vous, lorsque nous en aurons loisir, une dissertation en français sur les meilleurs poètes d'Allemagne avec les fragments de leurs œuvres traduits en vers français (Id., ib., p. 137).

t. Haller, passé en Allemagne, se sert aussi à l'occasion du français, pour répandre ses idées. Il confie à de Seigneux, qui avait mis en français les Pensées du matin, la rédaction de la Gazelle littéraire et unioerselle de l'Europe, compilation des Annales de Goetlingue. La publication compjrend .■') parties, Lausanne, 1768-1769 (Id., Bridel, pp. 73 •et suiv.).

ailleurs, la nationalité n'a jamais été fondée ni sur une race, ni sur une religion, ni sur une langue. Elle n'a jamais tendu à être simple ; le principe d'une composition restait son caractère fondamental, celui qui s'accordait avec l'histoire et la nature du pays.

Ce qu'il y avait à craindre, c'était qu'on cessât de considérer le français comme dépositaire d'une culture supérieure, dont on pouvait se servir pour toutes sortes d'inspirations, même les plus élevées. Or, à partir du moment où les Suisses se livrèrent à leurs études germaniques, il sembla à bon nombre de leurs compatriotes qu'ils ne seraient de bons auteurs suisses qu'à condition d'emboîter le pas aux Allemands.

Le français mal adapté a des besoins proprement suisses. — D'autre part, et ceci va au fond même de mon sujet, la langue française avait été réglée et organisée d'une façon qui ne pouvait pas satisfaire le goût nouvellement répandu d'expression franche, sincère, spontanément jaillie de la nature non contrainte. Tous les retranchements de mots vieux ou paysans qu'on avait opérés chez nous, pour s'en tenir aux seuls éléments que fournissait l'usage de la bonne société, ces règles épineuses qui contraignaient les libres élans de l'émotion, cette marche compassée et monotone ne cadraient plus avec les théories linguistiques des novateurs ; on avait tenté d'abolir en France trop de forces qui ne devaient et ne pouvaient pas périr. Pour tout dire la route qu'avait suivie depuis deux siècles la langue classique conduisait au rebours de la direction qu'on entendait prendre en Suisse'.

Peut-être faut-il attribuer, par delà les Zurichois, aux travaux des érudits français la naissance de la faveur dont jouissent alors les parlers populaires. Elle n'en est pas moins à noter, car en Suisse il ne s'agit pas de simple curiosité ; ces parlers éveillent un attachement sentimental. Bridel s'y passionnera, après Rochat et Loys de Bochat.

Certes le Doyen Bridel est tout épris de purisme. Il voudrait écrire comme à Paris et il se travaille à y parvenir ". Mais d'autre part il

1. Encore faudrait-il ajouter que la France se montrait fort accueillante aux écrits suisses les plus opposés au goût de Trianon. On sait l'étonnant succès de Gessner, dont La Mort d'Abel, traduit par le Bavarois hehétisc Michel Huber, courut tous les salons. Les Idylles, en 1762, suscitèrent peut-être plus d'enthousiasme encore (Revnold, Bodmer, p. .^95).

"2. « Pour accélérer le perfectionnement de la langue, dit-il, il est un excellent moven, des traductions bien faites... Le français est vne langue formée et fixée, j'en conviens; mais il ne l'est pas pour nous, parce que dans notre Suisse on le parle mal, on l'amalgame avec les différents patois, on le défigure en cent diverses manières. Le français est élégant ; mais notre français ne l'est pas. Ceux d'entre nous qui veulent l'écrire

voudrait que les patois fussent appelés à fournir certains éléments à la langue écrite, à laquelle ils apporteraient quelque chose de leur poésie et de leur saveur '. « Il n'y a pas quatre-vingts ans, dit-il avec regret, que dans les meilleures maisons du Pays de Vaiid on ne parlait presque que patois ; il était nécessaire de s'en servir, soit avec ses domestiques, soit avec les gens de la campagne ; il mettait plus d'égalité, plus de cordialité dans le commerce de la vie, et plusieurs termes de l'agriculteur et du berger n'avaient et n'ont encore aucun vrai synonyme en français ; à présent le bon ton ne permet plus à un homme soi-disant comme il faut, excepté à Fribourg, à Sion et dans quelques petites villes, de l'apprendre ou de le parler; il croirait devenir paysan en employant son langage : et c'est un mal plus grand qu'on ne le pense..., cette différence met une barrière de plus entre les diverses classes de la société, qui n'en ont déjà que trop ; l'homme de la campagne, gêné souvent par là avec l'homme des villes, ne s'ouvre point à lui et s'en défie davantage. En parlant français avec le paysan, je n'ai point appris à le connaître, mais sitôt que je m'énonçais en patois, cela établissait entre nous une confiance et un rapprochement très-nécessaires à l'observateur, pour connaître et apprécier cette classe d'hommes si essentielle et si intéressante » ■.

Le rêve de Bridel, rêve vague, j'en conviens, ce serait qu'il y eût une langue suisse, principe d'une nationalité ^ où se refléterait la nature des choses et des hommes du pays. Incapable de créer cette /.jôvr;, et même de restituer les patois dans leur dignité de langue écrite, Bridel n'en témoigne pas moins de velléités qui le mettent en contradiction avec tous ceux qui, en France, s'occupent du langage, quelques érudits mis à part. Bientôt, ou va proscrire chez nous et pourchasser les parlers dissidents, pour détruire a la féodalité linguistique ». En Suisse, on les honore

passablement n'ont donc d'autre ressource que de l'étudier dans les bons auteurs du Siècle de Louis XIV, de se familiariser avec leur stvle, j'ai presque dit de les apprendre par cœur ; et qu'ils prennent bien garde de ne pas v mêler du français de leur endroit, comme nous le disons I... »

Le mois suivant, c'est à son tour de recevoir une leçon. Chaillet, qui avait reçu le morceau capital des Poésies helvétiennes : Le Lac Léman, et qui en publia une grande partie dans le Journal helvétique de juin 1781, relève une à une les imperfections et les fautes (voir Reynold, Bridel. pp. 147 et suiv.).

1. D'autres étaient plus ambitieux. L'avocat fribourgeois Pytbon ne fit-il pas passer les Bucoliques en patois gruvérien }

•2. Bridel, Course, 1. IV, p. llS, dans Reynold, Bridel, p. 369-370.

3. « C'est certainement un mal que cette diversité de langage dans un aussi petit pays que le nôtre ..., s'il n'y avait qu'une seule langue de Constance à Genève, cela donnerait plus de consistance à la confédération générale en rapprochant davantage et les Etals et les individus! « (Bridel, Course, liv. II, p. (U, dans Revnold, Bridel, p. 370). 1 ' . '

comme une des forces de l'helvétisme, serrées entre deux langues également étrangères. Le français suisse voudrait se dialectiser.

Sans exagérer la portée de ces observations, et sans retirer rien de l'exposé où on a pu voir de quel prestige le français a joui dans la Confédération pendant le xviii" siècle, concluons cependant que, loin de s'accroître, ce prestige a plutôt tendance à diminuer dans les trente années qui précèdent la Révolution.

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