CHAPITRE PREMIER LA DIFFUSION DE LA LANGUE
L'exposé de la situation du français aux Pays-Bas jusqu'à la fin du XVII* siècle et dans les premières années du xviii" siècle, qu'on a trouvé plus haut, l'a montré fortement établi dans le centre du pays, c'est-à-dire dans les provinces de Hollande et d'Utrecht, grâce à l'influence des Réfugiés protestants et à la force d'expansion propre à la civilisation française. 11 était, sinon parlé, du moins lu par les gens instruits, et la culture française constituait un élément important de la vie intellectuelle. En outre, par suite du grand développement qu'avait pris dans ces contrées le commerce des livres, ces provinces étaient devenues une oflîcine de publications de livres français, originaux ou contrefaçons. Enfin, la Hollande était le pays d'élection de la presse périodique, et nombreux furent les journaux et les revues qui s'y imprimaient en français et qui étaient répandus partout à létranger.
Dans le présent chapitre nous voudrions rechercher si, dans le dernier siècle de l'Ancien Régime, l'expansion française diminua ou, au contraire, continua à s'étendre.
Da?is la diplomatie et a la Cour. — Sous le stadhouder Guillaume ni, roi d'Angleterre, les Pays-Bas étaient placés au centre de la politique internationale ; ils ne tardèrent pas à être délogés de cette situation prépondérante, mais leurs rapports politiques
■1. Ce chapitre est dû à l'aimable colIal)oration de M. Salverda de Grave, hier encore professeur à l'Université d'Amsterdam, qui connaît mieux que personne les^ rapports entre sa langue naturelle et celle qu'il a faite sienne par la pratique et par l'étude.
avec la France n'en restèrent pas moins étroits. Dès 1717, la France, lAnffleterre et la Hollande signèrent un traité d'alliance par lequel l'époque des luttes entre les deux pays prit fin. En 1739, les liens établis furent fortifiés par un traité de commerce, et, à part un refroidissement entre 1743 et 1748, les relations restèrent amicales pendant la période qui nous occupe. La langue dont les hommes d'État hollandais se servaient dans leurs négociations, même avec l'Angleterre, était le français ; c'est dans cette langue que Marlborough discute avec les Etats-Généraux ' ; vers la fin du siècle le pensionnaire van Bleiswijk s'adressera de même en français à l'ambassadeur anglais Yorke -.
Nous avons constaté précédemment que l'exemple d'employer le français dans la vie quotidienne avait été donné par la Cour. Or, on sait qu'après la mort de Guillaume III, seules les provinces du Nord, la Frise et Groningue, ont eu un stadhouder. En 1747 ce dernier devint aussi le stadhouder des provinces centrales. Les correspondances et les mémoires du temps nous permettent de nous faire une idée de la position du français à la nouvelle Cour. G. J. van Hardenbroek, qui l'a fréquentée assidûment sous Guillaume IV, sous la veuve de celui-ci et sous Guillaume V, rapporte souvent des conversations entières, dans la langue employée par les interlocuteurs ^ La veuve de Guillaume IV, une princesse anglaise, parle tantôt hollandais, tantôt français^, le duc de Brunsvick également"; Guillaume V se sert surtout du hollandais, et même d'un hollandais très familier*^, ou bien il mélange d'une façon singulière les deux langues", de même que la dame d'honneur. M'"* Dankelman\ Il arrive au prince aussi de parler français'', et c'est ce que fait toujours sa