‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 150 sur 595 · Godet, 0. c, t. I, pp · texte numérisé non relu

Godet, 0. c, t. I, pp

4. Id., ib., t. I, p. 137. « Paris ne me plaît pas, écrit-elle pendant un séjour de quelques mois qu'elle y a fait avec son mari ; j'y vois plus de choses dégoûtantes et révoltantes que je n'en vois d'enchanteresses ; mais il m'offre des amusements faciles et variés

Histoire de la langue française. VllI. 13

Il n'est pas sans intérêt de remarquer, d'après l'exemple de M™* de Charrière, que l'influence française pouvait s'exercer sans l'intervention de la France et des Français; la culture française n'a pénétré dans son esprit que par les livres. Nous aurons encore une fois l'occasion de constater que le français s'est souvent répandu ainsi au xviu* siècle, en dehors de tout contact personnel avec la France. C'était moins la langue française que la langue européenne qu'on apprenait.

Il faut ajouter que l'imitation de la France, dans les hautes classes, était surtout extérieure. On peut en juger par l'exemple de 0. Z. van Haren, le gentilhomme-poète que nous avons déjà eu l'occasion de nommer. Député de la Frise aux États-Généraux, il avait jusqu'à l'âge de quarante-sept ans été mêlé à la haute société de La Haye, puis, brusquement, à la suite d'un scandale de famille, il avait dû se retirer en Frise. Or, cet aristocrate, habitué à parler et à écrire en français, à quoi va-t-il occuper ses loisirs forcés? A poétiser en hollandais; ce séjour de longues années dans un milieu complètement francisé avait laissé intacte sa personnalité hollandaise '.

D'ailleurs, bien entendu, on constate, par les Mémoires de van Hardenbroek, que ceux qui fréquentaient la Cour parlaient hollandais entre eux. Sans doute, ils savaient s'exprimer en français; cependant, quand van Lynden van Lunenburg fait mention d'une lettre écrite par son frère au duc de Brunsvick, il ajoute qu'elle était en français, et en « bon français » (IV, 158). Si la chose valait d'être notée, c'est donc, semble-t-il, qu'elle n'allait pas de soi.

Pourrait-on aller jusqu'à dire que l'aristocratie était bilingue et comparer la situation linguistique des Pays-Bas à celle qu'on constate de nos jours dans la Belgique flamande, où le français est la langue des rapports mondains? Ce serait encore exagérer; le français était d'un emploi plus restreint que cela ; même dans la haute société, le hollandais s'était maintenu comme langue maternelle. Bien entendu.

cl pour lesquels je ne dépends que de moi ... Étant enfant je ne fus surprise de rien à Versailles ni à Paris, si ce n'est des décorations de l'Opéra ; en revanche, Amsterdam et son port m'ont étonnée toutes les fois que je les ai vus «(Godet, o. c, t. I, pp. H, H38). S'efl'orçant de cultiver l'esprit d'un jeune émigré français, elle tâche de le rendre moins exclusivement français qu'il n'est, « car il ne faut pas être trop de son pays « (Id.,f6.. t. H, p. 202).

i. En 1772, il écrit à son fils en hollandais, cinq jours plus tard en français, puis dans la même année en latin, et une quatrième fois moitié en latin, moitié en anglais. Son français n'est pas sans avoir suhi l'influence du hollandais (tenir des collèges pour « suivre des cours «, d'après le hoU. collège liouden, sous main pour « en attendant », holl. onder de hand. Voir van Vloten, Leven en Werken van W. en 0. Z. van Haren,

pour la bourgeoisie, chez qui il n'était pas si fréquent de rencontrer gouvernantes et gouverneurs suisses, la diffusion du français était encore moindre.

A en juger d'après certains auteurs du temps, cette bourgeoisie aurait pris en tout modèle sur la France. En 1755, un poète se moque de ces excès : « On mange, on boit, on prise en français; ce sont des soupirs, des regards langoureux français; tout ce qu'on entend et voit est français; si votre amour n'est pas français, il ne touchera pas au but; c'est même en français qu'on tombe dans les bras de sa dame et la langue de la caresse, c'est : Mon cœur, ma vie, ma flamme » '.

Exagération de poètes satiriques. Les moralistes aussi se lamentent, naturellement, et vitupèrent avec une force qui ne laisse pas de nous avertir. Voici, par exemple, ce que nous lisons dans le Nederlandsche Spectator de 1750 : « Tout le monde emprunta aux Français les soins excessifs de la toilette, l'usage de découvrir certaines parties du corps, l'impertinence, la basse flatterie, surtout à l'éoard du beau sexe, une distinction excessive entre le bourgeois et les hautes classes ; au point qu'une maritorne française se serait crue offensée si on lui avait dit qu'elle avait l'air d'une brave Hollandaise ; on ne pouvait faire un plus grand plaisir à une femme du plus haut rang qu'en la prenant pour une Française de distinction... Des ouvriers de la dernière espèce s'habillaient en soie, et, bien que la pauvreté se montrât sous les colifichets et les fanfreluches, on vovait se donner des airs français ceux-là même qui vivaient de la charité. On en vint à faire de « Français » un sobriquet, qui suffisait à faire regarder quelqu'un avec mépris » -. Dans un passage souvent cité, Engelberts (voir sa Verdediging van de eer der Hollandsche natie, « Défense de l'honneur de la nation hollandaise ») dit à ses compatriotes, en 1776 : « Continuez donc à emprunter l'étoffe de vos habits à des peuples étrangers, faites travailler leurs industriels, leurs tailleurs, leurs coiffeurs ; organisez vos réunions, vos diners et vos soupers exactement sur des modèles exotiques, afin que, quand vous recevrez des étrangers ou des compatriotes qui vous ressemblent, vous ne les choquiez pas par un reste de la raideur hollandaise. Ne lisez, ne pensez, n'écrivez qu'en anglais ou français. Confiez vos enfants irniquement à des gouverneurs étrangers pour que, depuis leur première enfance, ils apprennent peu notre lano-ue

\. Cité par J. Hartog, De spectaioriale yeschriften van 1741-1,S00 (Vtrccht, iHl'2), p. 97. Ces vers se trouvent dans le Nederlandsche Spectator, t. VII, p. 89, et font penser à ceux de Huygens qu'on a pu lire ici-même (H. L., t. V, p. •233).

2. Nederlandsche Spectator, II, lot (dans Koenen, Gescfiiedenis van de vestiging en den invloed der Fransche vlucldelingen in Nederland, p. 191).

et nos mœurs, et que l'Allemagne, la Suisse, l'Angleterre, la France la France surtout — restent l'objet de leur estime » '.

Pour découvrir la vérité, il est indispensable d'opposer à ces censures d'autres faits qui sont de nature à ramener ces témoignages à leur juste valeur.

A Amsterdam, la classe dirigeante elle-même est restée fidèle aux traditions hollandaises; J. van Lennep, dans son roman de Ferdinand Hurck, dont l'action se passe dans cette ville au xvin* siècle, a très bien marqué la différence entre cette cité commerçante et le centre de vie mondaine et internationale qu'était La Haye, en opposant à van Reynhove, appartenant à une des grandes familles de La Haye, les personnages du brave bailli d'Amsterdam, de son fils et des grands marchands de cette ville. Les magistrats et les grandes familles avaient peu de contact avec la culture française ; la leur n'était pas supérieure à celle de la bourgeoisie proprement dite. Quand les députés de la ville allaient à La Haye, afin d'y siéger aux États, ils n'étaient pas accompagnés de leur famille. Lorsque l'ambassadeur Bonnac rencontre des magistrats d'Amsterdam à Beverwijk, chez Boreel, il les trouve raides et timides ^ « Les « régents » ont trop peu l'usage du grand monde, lit-on dans un écrit de 1788 (Résolutions des Proçinces-Unies, 111, 97); ils ont trop peu voyagé; ce n'est qu'à Amsterdam qu'on en trouve qui joignent à un grand mérite tous les avantages qu'on peut désirer dans les personnes du grand monde; il est vrai que le nombre n'en est pas considérable » ^ Un Suédois, qui, en 1739, fréquente les milieux du haut commerce à Amsterdam, cite une phrase française dite, pendant un dîner, par le maître de la maison'. Il semble bien qu'on en puisse conclure que la conversation de table se faisait en français, sans doute en

i. J. Hartog, Uit hct leven van een tijdschrift ÇGids. 1877), p. 89. On remarquera que cette tirade n'est pas dirigée uniquement contre l'imitation française. De même, le Nederlandsche Speclator parle de « tous ces Allemands, Suisses, Français, officiers, gouverneurs, professeurs, domestiques, coiffeurs, etc., qui ne veulent pas apprendre la langue hollandaise »(J. Hartog, Despeclaloriale yeschriften..., p. 6a). Nous reparlerons de l'influence allemande, à propos de la littérature. 11 est curieux de lire, à l'époque de la guerre d'Amérique, une diatribe non moins violente contre l'imitation excessive des usages anglais (VV. E. J. Berg, De Réfugiés in de Nederlanden, p. :278).

'2. Golcnbrander, De palriotlcnlijd, t. I, p. 369 : « Un d'eux, le sieur Bourguemaîlrc régnant ... plus sociable que ses confrères et plus dégagé de certains préjuges ».

3. Id., t6., p. \-2lî. Voltaire a bien vu la différence entre les deux villes. Voyez cidessous.

•4. G. W. Kernkamp, Bcngl Ferrner's dagboek van zijne reis door Nederland in 1759 (Bijdragen en Mededeclingen Historisch Genootschap, XXXI, p. H6S). Cf. ih., p. Ii6'2. Le Suédois parle, à ce qu'il paraît, français a\ec les professeurs d'Utrecht qu'il rencontre; du moins (p. 448), il dit que: « Gastcllion un [Italien] et Halui fÂll(Miiand] parlaient couramment français », mais il signale qu'avec Wesseling (Allemand, le plus célèbre des professeurs d'Utrecht d'alors) il était obligé de parler latin, parce que son interlocuteur ne savait pas le français.

l'honneur de l'étranger, dont on ne parlait pas la langue. Par contre, dans le roman de Sara Burgerhart, dont il sera question plus loin, un des personnages, bourgeois cossu d'Amsterdam, déclare qu'à Paris il ne comprend qu'imparfaitement ce qu'on dit autour de lui, et le Suédois cité plus haut rencontre un assuradeur, un des hommes les plus riches d'Amsterdam, qui ne connaît que le hollandais »'.

Quoi qu'en disent des gens portés à la critique, les Hollandais du XVIII* siècle ont gardé leur caractère national. Corver, dans ses IVotes de Théâtre'^, écrit : « Aujourd'hui les femmes ne sont pas très versées dans les Beaux-Arts ; plusieurs d'entre elles veulent devenir des Françaises, mais, bon Dieu, elles y réussissent si peu », et il confirme par là la justesse des observations de Diderot'^ : « Les femmes [aux Pays-Bas] n'ont ni vivacité ni gaité; elles sont modestes et vertueuses, ménagères, trop économes; elles veillent à ce que leurs maisons soient tenues avec une extrême propreté; elles aiment leurs maris brutaux... 11 m'a paru que, sans les affaires qui rapprochent les Hollandais, il n'y aurait presque aucune société entre eux, tant ils se fréquentent peu ». Cette fidélité aux traditions et au caractère de la nation, s'opposant à la tendance qui poussait dans certains milieux à imiter la F'rance, nous la constatons aussi dans les descriptions de la vie d'alors que contiennent certains romans du temps, comme Sara Burgerhart. C'est l'œuvre de deux femmes auteurs, Elizabeth Wolffet Agatha Deken, dont la première surtout était un des esprits les plus éveillés de ce temps.

Sayous, dont nous avons déjà cité un passage, a bien reconnu et marqué le véritable état des choses : « Que devenait, dit-il, le génie de la nation hollandaise au milieu de la grande activité étrangère installée dans ses foyers? Si l'on réfléchit à cette alïluence d'auteurs français qui se pressait dans ses villes, sous l'abri de sa tolérance et des intérêts de son industrie, à tant de livres sérieux ou frivoles, mais tous hardis, qui chaque jour sortaient de ses presses, on ne se croira pas téméraire, en supposant qu'au contact quotidien d'esprits et d'idées d'une nature si communicative, le génie national avait dû sensiblement s'altérer... Il n'en était rien pourtant : la nature hollandaise n'est pas si pénétrable, sa froide

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