‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 163 sur 595 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Enseignement. — M. Rieniens a soigneusement décrit la genèse, au xvi", des « écoles françaises », leur développement, au xvii*; il a réduit aussi aux justes proportions la part que les Réfugiés protestants y ont prise. Il a montré que, à côté des écoles latines, elles ont évolué dans le sens de ce qu'on a appelé plus tard 1' « enseignement secondaire ». Leur utilité comme établissements d'instruction moderne (sciences exactes, langues modernes, histoire, géographie) a été très grande'. Mais ici nous ne devons les considérer qu'au point de vue de l'enseignement du français. Le programme des études faisait-il une place exclusive, ou même prépondérante, à cette langue? On peut répondre, non. Dans les écoles dites « françaises », il était rare que toute l'instruction se donnât en français^, et on a vu plus haut que, dans les gymnases, le fran-

1. Dans l'important Rapport sur les établissements d'instruction publique en Hollande de Cuvier et Noël, dont nous parlerons dans un autre volume, l'exclusivisme du programme était condamné à juste titre. « Les gymnases ordinaires datent pour la plupart du movcn âge ... ils sont presque encore aujourd'hui, à la religion près, ce qu'ils étaient au temps du duc d'Albe » (p. 7). Cette question du gymnase avait déjà préoccupé beaucoup de Hollandais sous le roi Louis : « Les écoles latines demandent à grands cris, selon l'opinion de tous les gens éclairés, une réforme » (p. 71), et les inspecteurs mentionnent avec sympathie un premier essai de réforme, fait à Haarlem. « On a engage un Français, M. de Grave, qui tenait un pensionnat à Groningue, à venir s'établir ici; le recteur lui a transféré son droit de tenir un pensionnat, et il s'est chargé en même temps de diriger l'enseignement du français et des mathématiques ... Les leçons de mathématiques, d'hUtoire et de géographie se donnent en français, pour mieux exercer les élèves dans celte langue « (pp. 83-83). C'était donc une innovation.

:2. Ricmens, o. c, p. 193. Cf. la fin de la note précédente, et Brieven aan van Goens (déjà cité), t. I, p. 305 : « les écoles oîi ils ont appris, outre la lecture, l'écriture, le calcul et le français, quelquefois aussi les langues latine, anglaise ou allemande « (en hollandais). M. Wille, dans son livre cité ci-dessus, ne peut pas nous dire oii van Goens lui-même avait appris le français. Il a été à l'école « française » jusqu'à l'âge de huit ans (p. 27). Est-ce que M. Wille, ainsi qu'il semble résulter de ses paroles un peu vagues, est d'avis que le jeune van Goens a fait les lectures énumérées, de La Fontaine, Molière, Boileau, Racine, Rollin, Fénelon, fendant ces années scolaires, donc avant la neuvième année ? Cela paraît peu vraisemblable. Est-ce sous la direction du Français H. R. Pourlalès, qu'il a acquis sa virtuosité à écrire en français ? On voit combien il est difEcile d'obtenir quelques précisions sur ces questions d'enseignement.

çais n'était pas même enseigné. Dans l'éducation féminine, il est vrai, le français avait plus d'importance que dans celle des garçons. Les pédagogues qui, dans la seconde moitié du siècle, ont réagi contre la prédominance du français dans l'enseignement, n'ont guère essayé de réduire sa part dans les écoles de jeunes filles'.

Quant au résultat de l'enseignement du français, M. Riemens a jugé avec raison qu'il y a lieu de faire des réserves : « Il ne faut pas en attendre, dit-il, plus qu'il ne pouvait donner, alors pas plus que maintenant : un style irréprochable, une orthographe impeccable » -. On se rappelle le jugement défavorable de van Effen^; ajoutons qu'un autre critique du temps est d'avis que « les élèves quittant l'école ne sont pas même capables de comprendre un auteur français )) ^, et que, dans un roman dont l'action se passe à la fin du XVIII* siècle, le personnage principal (( a été à l'école française, mais n'ose pas assurer que la langue autre que le hollandais qu'on lui a enseignée était, ou non, du français »^

11 n'est quejuste, cependant, d'opposer à ces témoignages celui de M™* de Charrière : « Grâce aux instituteurs français, les enfants hollandais et allemands apprennent La Fontaine par cœur dès qu'ils savent parler ; depuis quarante ans les lettres de M™" de Sévigné sont entre les mains de toutes les Allemandes, de toutes les Hollandaises, de toutes les femmes de Suisse un peu bien élevées... Lirions-nous aujourd'hui Montesquieu, Voltaire, Buffon, vos édits [elle s'adresse à un Français], vos mémoires, si votre langue ne nous était pas familière ? » '^.

La vérité est sans doute que les résultats différaient d'après les milieux sociaux. On aurait tort aussi bien en les poussant au noir qu'en les idéalisant, et il parait certain que l'action, si elle a été moins profonde qu'on ne le croit généralement, fut réelle pourtant : la culture française de la Hollande est due en partie à l'école.

Les livres. — Ils ont eu une action sensible aussi. Mais lisait-on beaucoup au xv!!!** siècle? Question vague, peu susceptible d'une réponse précise. D'après Diderot : « Tout le monde lit, tout le monde est instruit des affaires publiques » ; mais il n'a vu

4. Id., il/., p. 192. Dans les pensionnais français, on semble l'avoir imposé pendant les repas (J6., p. 199).

± Id., ib.. p. 202.

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