CHAPITRE III LE FRANÇAIS EN YOUGOSLAVIE
Rien ne révèle une influence directe de notre langue sur les langues et dialectes parlés dans les territoires que nous nommons aujourd'hui yougoslaves. Tout ce qu'on peut dire, c'est que l'esprit français et la littérature française avaient commencé à pénétrer dans ces régions, et je ne puis manquer de donner très brièvement connaissance à mes lecteurs de quelques faits que j'ai recueillis ou qui m'ont été communiqués par deux aimables collègues, MM. Vaillant, professeur à l'École des Langues Orientales, et Eisenmann, professeur à la Sorbonne.
Banat et Syrmie. Humbles débuts. — On a imprimé à Vienne en 177o, — tous les livres serbes étaient alors imprimés à Vienne ou à Bude, — une traduction du Chemin cers la gloire impérissable de Charles Rollin. Ce n'est pas un livre important, mais c'était le premier livre non scolastique traduit du français en serbo-croate dans la partie serbe de la Yougoslavie.
Notons ensuite que le plus grand auteur yougoslave du xviii" siècle, Dossiteï Obradovitch (1742-1811), né à Tchakovo (Banat), autodidacte d'une qualité rare et supérieure, philosophe rationaliste, éveilleur de la large conscience nationale des Yougoslaves, pédagogue, ex-moine à la Renan, premier ministre de l'Instruction Publique dans la Serbie ressuscitée en 1804, grand homme consacré et respecté de toutes les générations qui se sont succédé après sa mort, connaissait bien la France et la pensée française de l'époque.
Il était venu à Paris en 1784. Parti de Leipzig, il passa à Francfort quatre jours, franchit la frontière, s'arrêta à Strasbourg et, par Metz, Nancy et Lunéville, arriva à Paris, où il resta trois semaines. Séduit, il eût bien voulu y demeurer plus longtemps : Il y aurait toujours quelque chose à voir, dit-il, véciit-on trois cents ans. Mais « la nécessité est plus dure que l'acier » ; sa bourse s'épuisait; il se remit en route par Calais. A Cambrai, il alla s'incliner devant la tombe du bienheureux et saint auteur du Télémaque. Obradovitch, qui avait appris le français dans son âge mur, professait un vrai culte
pour Fénelon, qu'il cite souvent et voudrait voir traduit en a serbe simple et pur ».
Il aime aussi Marmontel et traduit son Adélaïde, bergère alpine, ainsi que Lavza et Lidia (Contes moraux). II avait lu et cite souventle GilBlas de Le Sage. Molière ne lui est pointinconnu. Tartuffe, Le Misanthrope, V Avare sont pour lui « de spirituelles et nobles comédies ». « Quoique ce soient là des écrits d'imagination, ces œuvres représentent la vie et les diverses mœurs humaines, aiguisent l'esprit, et, faisant rire et amusant les lecteurs prudents, elles leur donnent les leçons les plus charmantes et les plus utiles ». Dans son recueil de Fables, Obradovitch s'inspire de La Fontaine.
Yovan Raïtch (1726-1801), archimandrite de Karlovtzi (Syrmie, Yougoslavie du Nord), a écrit des poésies, des œuvres théologiques, des récits et des tragédies historiques. Dans son Histoire des peuples slaves et surtout des Bulgares, Croates et Serbes, il cite souvent « Charles Dufresne, sieur du Cange » Çflliricum vêtus et novuni)\ Mais du Cange écrivait en latin.
Zaharia Stéphanovitch Orpheline^, né en 1726, à Youkovar (Yougoslavie du Nord), écrit la Vie de Pierre le Grand; il s'inspire des œuvres de Voltaire.
VoïvoDiE SERBE. — GHgorié Terlaïtch (1766-1811) est d'une autre génération. Né à Molo (Batchka), il avait étudié à Bude et à Vienne, où il s'était occupé surtout des langues et des littératures russes et françaises. Après sa mort, il a laissé une traduction du Télémaque de Fénelon. C'est sous l'influence de ce modèle que Terlaïtch a écrit son roman philosophique Numa Pompilius ou la Rome florissante^.
Slavonie. — D'origine bosniaque, né en Slavonie (actuellement Yougoslavie du Nord) en 1732, Relkovitch fit ses études en Hongrie. En 1748 il entra dans l'armée, prit part aux combats de Kollin sur l'Elbe (où le maréchal Daun vainquit Frédéric II) et de Breslau, où il fut fait prisonnier. On l'envoya à Francfort-sur-Oder. Il profita de cet accident de vie pour apprendre le français et lire les œuvres philosophiques et didactiques. Revenu de captivité, il écrivit son Satir ou l'homme sauvage, treize poèmes où il enseigne aux Slavons le besoin de s'affranchir des superstitions et des mœurs turques, de fréquenter des écoles, etc. Vers la fin du xviii* siècle, il traduit du français les Contes fantastiques de Pilpay-Brahma.
1. Un autre écrivain du xviii« siècle, de l'école rationaliste, Yovan Monchkatizovitch, cite aussi VlUiriciim vêtus et novum.