‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 173 sur 595 · CHAPITRE IV LE FRANÇAIS DES PAYS-BAS · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV LE FRANÇAIS DES PAYS-BAS

Comme le français n'était pas soutenu aux Pays-Bas et sans cesse corrigé par le contact avec le français vivant de France, et comme, d'autre part, dans les correspondances, même entre particuliers, il continuait à être pour l'aristocratie et la haute bourgeoisie une seconde langue, complément delà langue maternelle, il était inévitable qu'il eût aux Pavs-Bas un développement particulier, qu'on peut comparer de loin avec celui qu'aux xn'' et xiii^ siècles le frauT çais a eu en Angleterre. Il va de soi que le français de Hollande ne présentait pas une parfaite unité ; comment M"* de Charrière, vivant et écrivant dans un milieu français, entourée de Français, n'auraitelle pas écrit une langue plus pure que telle Hollandaise qui n'avait que de rares occasions de rencontrer des Français de France ?

Le français de van Effen. — Dans les pages qui précèdent, il a été plus d'une fois question de Justus van Effen -, moraliste et critique hollandais qui a le plus souvent écrit en français, bien que son œuvre soit tout ce qu'il y a de plus hollandaise. Nous savons déjà qu'il n'a jamais été en France, mais il a pu fréquenter des Réfugiés français éminents, pour la plupart pasteurs de l'Eglise wallonne, et il a été oouverneur dans la maison de M"" Bazin de Limeville, une Française, établie à La Haye ; il a rempli successivement des fonctions pédagogiques dans des familles de l'aristocratie hollandaise et y a fréquenté plusieurs compatriotes distingués qui, comme il le dit plus d'une fois dans son Hollandsche Spectatoi\ se servaient du français comme d une langue maternelle. Que le français qu'il écrivait fût généralement considéré comme correct, c'est ce que prouve le fait que son Parallèle d'Homère et de Chapelain (1714), dans le Chef-d'œuvre d'un inconnu, a même été, par des

\. Sainte-Beuve avait cru v remarquer une tache légère, mais vovez Godet, o. c, t. L p. 3, n. 1.

2. Nous renvovons pour ce paragraphe, une fois pour toutes, à la thèse de M. Elzinga, que nous avons déjà souvent eu l'occasion de citer.

auteurs français, attribué, entre autres, à de Crousaz, professeur à l'Université de Lausanne. 11 est vrai que Camusat, le rédacteur de la Bibliothèque française, est moins content du style et de la langue de van Efien : « Enfin, Monsieur, passez condamnation sur votre stile ; vous écrivez passablement pour un Etranger, mais le goût du terroir ne se perd jamais, et à vos transpositions forcées, à vos constructions louches, et à vos termes impropres et bas, nous reconnoitrons toujours que nôtre Langue ne vous est pas naturelle ». Sommé de donner des preuves à l'appui de son jugement, il ne trouve que trois observations à faire sur la langue du Misanthrope et de la Bagatelle, mais d'autre part, Prosper Marchand^ a dressé une liste des fautes de français de van Effen. Il est certain qu'alors même qu'on tient compte de la diflerence d'époque qui, pour un lecteur d'aujourd'hui, rend le jugement dilTicile, le français de van Effen fait l'effet de manquer de spontanéité, et c'est ce qui, sans doute, motive la condamnation de Camusat, qui aurait été moins sévère, s'il avait su, par expérience, combien il est difficile d'apprendre h s'exprimer « passablement » dans un idiome étranger.

Le français da>s les Correspondances. — Nous avons vu plus haut quelles libertés un grand seigneur, qui était aussi littérateur, prenait avec le français dans les lettres écrites à son fils^. Les stadhouders Guillaume IV et Guillaume V\ dans leur correspondance, font preuve d'une grande familiarité avec cette langue. Le premier, qui était un grand épistolier, aime à donner à ses phrases un tour élégant; on voit qu'il prend plaisir à écrire ; naturellement l'orthographe, la sienne et celle de sa femme, — qui, elle aussi, s'exprime très facilement en français, — comme celle de son fils, n'est pas toujours à l'abri de la critique, mais l'expression est généralement pure et correcte^. Guillaume V mêle souvent des bouts de phrases hollandaises à son français, non seulement là oîi il s'agit de donner les termes exacts de ses ordres, mais sans raison ; ainsi il se sert

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