LE FRANÇAIS DES PAYS-BAS
de mots hollandais comme bode pour u messager » (pp. 12, 23), spj'ingtij pour « marée d'equinoxe » ; il laisse passer aussi assez souvent dans ses lettres des expressions calquées sur le hollandais, comme « je suis d'intention » (p. 6); « consentir dans » (p. 18), « sûr est-il que ...» (p. i9), « je n'ai rien contre que votre province paye ... » (p. 19). Cela prouve que, pour lui, entre le français et le hollandais, il n'y avait pas de cloison étanche ; jusqu'à un certain point son français, si incorrect qu'il fût souvent, était une langue naturelle, qui ne demandait pas un effort intellectuel spécial.
Autres témoignages. — Pour ce qui est du français qu'on parlait et qu'on écrivait dans la bourgeoisie, il a dû se ressentir de ce que Voltaire a appelé le « français réfugié », et qui s'explique par l'adaptation progressive des familles exilées au milieu hollandais où elles vivaient ' ; Weiss parle de « l'impossibilité de perfectionner davantage une langue dépaysée, qui était devenue stationnaire et comme pétrifiée, depuis qu'elle ne participait plus aux modifications introduites par les grands prosateurs du dix-huitième siècle »". La facilité avec laquelle on écrivait le français présentait des dangers pour la pureté de la langue ; malheur à celui qui, se servant d'une langue étrangère, se laisse aller à sa propre inspiration et invente des tournures ou des expressions personnelles. Les Hollandais du xviii* siècle ne se sont pas suffisamment mis en garde contre ce péril. Un écrivain hollandais du commencement du xix* siècle écrit: « Le français des Mesdemoiselles est, disons-le franchement, très mauvais. Car ce français, qu'elles ont le plus souvent appris de leurs parents, descendant de Réfugiés du temps de Louis XIV, est une langue qui, comme prononciation, comme grammaire et comme construction, n'a rien de commun avec le français tel qu'on le parle actuellement en France » ^.
Qu'on puisse, d'ailleurs, posséder une forte culture française sans être complètement maître du français, c'est ce que montre l'exemple du poète Bilderdijk. II avait appris cette langue de son père qui luimême le parlait très imparfaitement et ne l'écrivait pas du tout ; il le puisait dans de vieux livres du temps de Louis XIV ou dans de plus vieux encore. Mais le jeune homme, par goût et par disposition d'esprit, se sentait vivement attiré par le génie français, et plus tard, exilé à Hambourg, il fréquentait de préférence des émigrés
\. Cf. ci-dessus, p. 203.