‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 184 sur 595 · GÉNÉRALITÉS · texte numérisé non relu

GÉNÉRALITÉS

h un point de culture qui pût la faire estimer bien haut. En Hanovre, comme ailleurs, nous le verrons, le français était fort répandu. Bref, s'il faut en juger par des indications de Walpole, il semble bien qu'on ait beaucoup parlé français à la Cour de ces princes allemands. C'est faute de savoir notre langue que lui-même était obligé de s'entretenir en latin avec le monarque.

D'autre part nous sommes, il ne faut pas l'oublier, dans l'Angleterre du XVIII* siècle, où l'influence de la Cour, sans être négligeable, n'est nullement décisive. Ce sont les grandes familles aristocratiques qui donnent à la vie sociale ses directions et son caractère. Or, tout en étant on ne peut plus patriote, impérialiste même, l'Anglais des classes cultivées ne veut pas être un insulaire, dans le sens étroit et fâcheux du mot. Le français, outre qu'il donne à qui le possède un cachet de haute distinction, est un moyen de communication avec toute l'Europe, Le « Grand Tour » est indispensable pour qui a besoin de voir et de savoir; le français le facilite, multiplie les possibilités de contacts, et permet, quand on est de retour, de refaire périodiquement, à travers les Gazettes, le voyage de l'Europe politique, savante, littéraire.

L'époque dont nous traitons est celle où les idées anglaises commencent à rayonner par toute l'Europe. Ouvrages de science et œuvres littéraires se répandent, sont connus, étudiés, admirés. La pensée française elle-même en est envahie et presque submergée. L'anglais s'annonce donc comme une langue qui va devenir une langue de culture, rivale du français, et dont la force d'expansion s'appuiera sur un énorme développement maritime et commercial'.

Sans doute, mais c'est là une menace pour l'avenir. Autour de 1750 les productions de l'esprit anglais sont connues de l'Europe, la langue ne l'est pas. Comme nous le montrons ailleurs, c'est le français qui sert de truchement à la pensée anglaise, dans une foule de cas et de pays. Comment le chasserait-on d'Angleterre, comment cesserait-on de lui demander des services?

Plus dangereuse était pour notre prestige l'évolution qui se produisait partout dans les goûts littéraires. L'idéal classique avait été réalisé par la France dans les grandes œuvres du xvii" siècle, mais, par une de ces oscillations périodiques qui font que les générations changent de goût, sauf à revenir ensuite vers leurs anciennes préférences, l'Angleterre se trouvait, comme d'autres pays, portée lentement vers ces inspirations romantiques que la langue française semblait peu capable d'exprimer, tant elles étaient loin de constituer

\. Voir The World, passim.

son « génie ». Le mot romantique est né non en France, mais en Angleterre, il convenait à une forme de la pensée, à une direction du rêve et du sentiment qui, malgré J.-J. Rousseau, restait en dehors et comme à côté de l'art français traditionnel.

Si l'Europe avait eu alors l'âme du xix'' siècle, la rivalité des deux nations, les guerres qui se succédèrent n'auraient pas manqué d'interrompre, voire de briser les relations. Elles les ont assurément gâtées, et tant d'intérêts se sont trouvés lésés que nécessairement il s'en est suivi des rancunes. Mais le sentiment national n'était ni d'un côté ni de l'autre du détroit ce qu'il est devenu depuis, et il ne suffisait pas qu'on se battit, pour ne plus trouver chez l'adversaire que motifs de haine et de mépris. Jamais, notre anglomanie aidant, on ne fit aux Anglais un accueil plus bienveillant, plus aimable, plus enthousiaste même. Et de leur côté les Anglais se défendaient mal du charme qu'exerçaient notre civilisation, nos modes, le prestige de notre culture et de notre langue, qui triomphaient de la mauvaise humeur et des préjugés.

En somme, ce qui semble avoir empêché les brusques ruptures, c'est que par-dessus les masses chez lesquelles se formaient obscurément des inimitiés qui préparaient des luttes tragiques et passionnées, en Angleterre et en France, s'exerçait l'action d'hommes et de femmes capables de s'élever au-dessus de la mêlée, qui se rencontrèrent, correspondirent entre eux, formèrent des noyaux d'influence.

On connaît assez les Français qui découvrirent l'Angleterre, Voltaire d'abord, Montesquieu, puis d'autres, qui nous paraissent bien inférieurs, mais qui ont eu de leur temps un rôle considérable: l'abbé Prévost, l'abbé Leblanc, Diderot, plus tard Beaumarchais, Morellet, des femmes aussi, comme M"'* Du Boccage.

Du côté anglais, c'est Pope, renseigné (plus ou moins bien) sur notre compte par son ami Gay et par Lady Wortley Montagu, qui suit la tradition de Dryden dans sa vénération pour les critiques français du siècle précédent. Puis c'est Bolingbroke, exilé en France et ami de Voltaire, Chesterfield, qui rend un culte sincère au pays des belles manières, Walpole, issu d'une famille où on a appris par expérience le prix du français dans la vie diplomatique, qui a voulu l'apprendre dès son séjour à Eton', tout plein du souvenir d'Hamilton. 11 entraînera en France son ami Gray, l'antiquaire Cole, et d'autres, Beckford, Gibbon, etc.

Plusieurs de nos représentants, de Mirepoix, de Guerchy, le duc

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