CHAPITRE II
AvÈNEMEîST DE NOUVELLES COUCHES SOCIALES. — Même sans avoir le recul nécessaire, l'auteur des Lettres Jiih>es a démêlé avec beaucoup de lucidité plusieurs des causes qui animaient les esprits contre nous, et créaient une atmosphère d'hostilité dédaigneuse'.
La CXXXIIP y insiste particulièrement. Après avoir marqué les causes du mépris des Anglais pour tous les peuples en général, elle ajoute: «A ce Mépris ils joignent une Haine marquée pour les François ; et, si l'on veut les en croire, peu s'en faut qu'ils ne leur refusent entièrement leur Estime. Le Peuple en cela semble se réunir avec les Grands, et toute la Nation Angloise paroit n'avoir qu'un Sentiment touchant la Françoise».
L'auteur étudie ensuite les raisons de cette prévention et il en trouve de trois ordres : « Les Guerres presque continuelles de ces deux Nations: les Intérêts particuliers, qu'elles ont eu à démêler ensemble; la Religion, enfin, qui porte ordinairement l'Esprit des Hommes à l'Extrême, lorsqu'elle est mêlée avec la Superstition ».
L'auteur explique d'abord avec beaucoup de pénétration la différence profonde qui sépare la guerre entre la France et l'Angleterre des différends que les Allemands ont eus avec les Français. « Quand on ne combat que pour la Gloire et l'Intérêt du Souverain, dès que le Souverain est content, tout le Monde l'est aussi: il ne reste plus aucun Souvenir de ce qui s'est passé... des Provinces entières changent de Maître, leurs Habitans n'en sont ni plus heureux, ni plus malheureux». «Mais, lorsque la France et l'Angleterre se font la Guerre... Chaque Particulier y est intéressé. H y a autant d'Ennemis particuliers, qu'il y a de Marchands. Un Vaisseau François, pris par lesAnglois, est une Offense directement faite aux Propriétaires de ce Bâtiment. Chaque Malouïn, chaque Donquerquois, devient l'Ennemi juré des Négotians de Londres; et tous les Corsaires Fran-
I . Voir sur ce point une page fortement documentée de F. Baldenspcrger, dans Univers., p. 35-36. Les Leil. Juiv., La Haye, 1737 ont ét6 mises à l'index le 28 juill. 1742.
cois sont autant de Souverains, qui ont des Intérêts à démêler avec l'Angleterre » '.
Quittant ces raisons matérielles et passant à la considération des choses religieuses, l'auteur ajoute : « Tous les Hommes haïssent à l'Excès ceux qui veulent violenter les Consciences ; mais, leur Haine prend de nouvelles Forces contre ceux qui, n'étant, ni leurs Maîtres, ni leurs Amis, ni leurs Compatriotes, veulent se mêler des Affaires de leur Religion. La Retraite du Roi Jaques en France, les Secours qu'on lui a donnez, les Tentatives qu'on a faites plusieurs fois en sa Faveur, ont plus excité la Haine des Anglois, que la Durée d'une Guerre de vint Années.
« Une autre Chose semble encor avoir occasionné la Fierté et l'Orgueil de cette Nation. C'est l'Etat de Besoin et de INIisere, par conséquent de Soumission, de ce grand Nombre de François, qui passèrent dans ce Païs, lorsqu'on proscrivit en France le Protestantisme... Des Gens, à qui l'on enlevoit leurs Biens... et qui ne trouvoient d'autres Ressources, que celles qu'ils rencontroient chés les Anglois, étoient excusables d'avoir certaines Attentions, qui, dans un autre tems, eussent paru déplacées. Mais, ils auroient dû s'en tenir là, et ne point prodiguer de basses Flatteries à des Gens qui les méprisoient principalement à cause des Louanges qu'ils en recevoient » ^.
«Les Anglois, qui passèrent en France avec le Roi Jaques... étoient aussi bons Anglois à St. Germain, qu'ils l'eussent été à Londres. Comment seroit il possible, que des Peuples... qui conservent leur Fierté et leur Grandeur d'Ame chés les Etrangers... ne méprisassent pas des Gens qu'ils voioient décrier leur Patrie, blâmer ce qu'ils loùoient quelques Années auparavant, et approuver aveuglément tout ce qu'ils condamnoient^ » ?.
Les Réfugiés s'assimilent. — Toutefois, il faut considérer que l'opinion exprimée ici est une opinion personnelle, qui prend trop la forme d'un blâme à l'égard de nos malheureux compatriotes.
i. Grosley dit plus sommairement: Les Guerres... ont ramené les deux nations au point oii les avoient laissé [sic] les batailles d'Azincourt et de Poitiers (Lo/ic/res, t.I, p. 160).
2. Grofley partage encore cet avis : « Un grand nombres de ces réfugiés, réduits à l'état de mendicité et aux bassesses qu'autorise ou suggère cet état, lassèrent enfin la charité des Anglois, qui s'accoutumèrent sans peine et sans effort à voir tous les François dans ces mendiants » (0. c, Ib.).
Grosley rapproche du reste très injustement de ces déguenillés les aventuriers français qui se réfugient en Angleterre pour y chercher fortune, dont pas mal sont des banqueroutiers: « Vu la fréquence cïe ces aventures, les Anglois, qui ne connoissent point la France, s'en font des titres pour juge- les François : jugemens aussi téméraires que le seroient ceux des François, qui jugeroient l'Italie et les Italiens, d'après les charlatans et ces troupes de prêtres vagabonds que vomit l'Italie » (Ib., p. 167-168).