Lelt.juiv.. CLXXVII, t. V, p
3. Sur les hésitations de Walpole, voir P. Yvon, Walpole, pp. T6"2 et suiv.
les gens cultivés de voir Paris, et, si possible, d'être introduits dans la société française. N'était-ce pas là que l'homme du bel air allait rencontrer non pas ses pareils, il n'en avait pas, mais ceux qui se prétendaient ses égaux, qu'il allait se trouver dans un milieu, où, malgré quelques travers et quelques excès, des femmes et des hommes avaient poussé jusqu'à leur extrême ralfinement le culte du bon goût et le savoir-vivre, qui était surtout le « savoir se réunir et le savoir se fréquenter ». Dans un décor d'art incomparable, pas toujours apprécié \ à Paris et à Versailles, régnaient le culte de l'esprit, le sens de la beauté et de la grâce du langage, l'amour des délicatesses de sentiment et d'expression.
La société anglaise, sans aucun désir de renoncer à ce qui faisait son caractère, sentait d'instinct ce qu'elle avait à gagner à se confronter avec une autre, bien différente, opposée même à certains égards. Et c'est pourquoi, toute mode mise à part, le voyage en France était la partie essentielle du « grand Tour », celle où un gentleman courait chance de se former pleinement ^ Même en sortant de chez la duchesse de Queensberry, de chez lady Wortley Montagu, de chez lady Hervey, il y avait quelque chose à apprendre et à prendre chez M"'" Geoffrin ou chez M™^ Du Deffand, qui avaient ce qu'aucune dame anglaise n'avait : un Salon.
L'avis de Chesterfield. — Dès la première moitié du siècle, c'était certainement l'avis de Chesterfield, le lord des beaux esprits et le bel esprit des lords, suivant l'expression de Johnson. Avec son sens si aigu des hommes et des choses, dégagé des préventions des puritains, averti d'autre part de ce qu'il y avait de frivole et de vain dans les usages mondains, il devait découvrir avec l'impartialité la plus bienveillante ce qui se cachait de sérieux sous les apparences de la France de Louis XV, et ce qu'un Anglais avait à gagner au contact des Français et des Françaises.
Il a fait lire à son fils La Manière de penser du P. Bouhours (lett. 89) ; il lui recommande L'art de plaire dans la Conversation de l'Abbé de Bellegarde(lett. 106). Il veutqu'une expérience directe, faite sur place, lui fasse connaître la vraie France, celle que luimême a démêlée et qui se cache sous de fâcheuses apparences.
1. Voir Gray et Walpole dans les lettres de leur vovage de 1739 ; en particulier, lettre de Gray, 22 mai 1739.
2. C'est, dit Hume, une vraie satisfaction <le vivre à Paris, à cause du commerce fréquent qu'on peut y avoir avec des sa vans, avec des gens raisonnables, d'un bon ton, prérogative que cotte ville peut revendiquer plus que tous les pays do l'iniivers. J'avois pris la résolution de m'y établir (Tlie life of David Hume, par lui-même, dans Schwab, Univers, de la langue franc., n. 40, p. 248 de la trad.).
« Les froids habitants du Nord considèrent les Français comme un peuple frivole, qui siffle, chante et danse toujours : il s'en faut de beaucoup que cette idée soit vraie, quoique force petits- maîtres semblent la justifier. Mais ces petits-maîtres, mûris par l'âge et par l'expérience, se métamorphosent souvent en gens fort capables. Le nombre de grands capitaines et d'hommes d'Etat, aussi bien que d'excellents auteurs que la France a produits, est une preuve certaine que les Français ne sont pas ce peuple frivole, à tête vide, que les préjugés des peuples du Nord représentent» '.
« Ici les gens sont bien élevés, justement comme je voudrais vous voir : ils ne sont pas grossièrement timides, ni honteux, comme les Anglais, mais polis avec aisance, sans cérémonie. Quoiqu'ils soient très gais et très vifs, ils ont néanmoins de l'attention pour tout, et songent toujours à ce qu'ils font » ".
Quelle est la gravité des vices que cachent de nombreux Français joyeux et bien élevés ? Parmi eux, beaucoup manquent de bon sens, plus encore, d'une instruction première ; mais, en général, ils compensent à tel point ces défauts par leurs manières, que ceux-là peuvent parfois passer inaperçus. J'ai dit plusieurs fois, et je le pense réellement, conclut-il, dans le fameux passage que l'on sait : « un Français qui joint à un fonds de vertus, d'érudition et de bon sens les manières et la politesse de son pays, a atteint la perfection de la nature humaine » ^.
« Prendre l'air d'un honnête homme, manières nobles et aisées ; la tournure d'un homme de condition, le ton de la bonne compagnie, les grâces, le je ne sais quoi qui plait, les manières engageantes, avoir du monde », autant de qualités que le noble lord voudrait voir son fils acquérir. L'énumération en revient fréquemment dans les lettres, adressées au jeune homme avant qu'il arrive dans cette France par laquelle il doit terminer son voyage et dans ce Paris où il doit faire séjour.
Et les conseils de ce père si distingué sont formels : « Les Anglais sont pour l'ordinaire nigauds, et n'ont pas ces manières aisées et libres, mais en même temps polies, qui sont naturelles aux Français. Remarquez donc les Français, et imitez-les » ^.
Même certaines parties fines, si honnies par les gens à mines renfrognées, ne lui font pas peur : « Est-il question de petits soupers agréables, où la gaieté et la bienséance se trouvent réunies ?... En