CHAPITRE V LE THÉÂTRE FRANÇAIS EN ANGLETERRE
L'influence de notre théâtre en Angleterre ne saurait se comparer à celle que nos acteurs et nos pièces exercèrent dans les pays du Nord.
Les troupes françaises. — Garrick eût souhaité que la France et l'Angleterre, « pour faire un échange de leurs plus belles jouissances dramatiques, s'envoyassent de temps en temps leurs meilleures troupes complètes, et qu'on pût voir le théâtre français à Londres et le théâtre anglais à Paris » '.
C'était là moins un vœu qu'un regret. Il ne pouvait ignorer les difficultés que les troupes françaises avaient rencontrées en Angleterre ; il n'avait certainement pas oublié les bagarres sanglantes qui avaient marqué, en novembre 1749, le court passage de son ami Monnet sur la scène du Haymarket : les réactions du parterre avaient été si violentes que jamais plus chef de troupe ne s'était risqué dans une aventure semblable.
Peut-être même la tentative de Monnet fut-elle unique en son genre. Après lui, les seuls Français qu'on voit paraître sur les théâtres de Londres sont des danseurs et surtout des danseuses; avant lui, on note bien quelques passages de comédiens, mais rien, pour le moment du moins, n'autorise à décider s'ils ont vraiment servi là-bas la cause de notre langue.
Des recherches poursuivies parallèlement à Paris et à Londres par Max Fuchs et son fils Pierre nous permettent d'apporter quelques documents sur divers épisodes de ces relations dramatiques franco-anglaises-.
A Drury Lane, en 1733, dans une comédie de H. Fielding^ une
1. Garrick. lui-même aurait voulu pouvoir jouer tragédies et comédies françaises. Cf. Garât, Mémoires, t. Il, p. 433.
"2. Surles relations théâtrales franco-anglaises, voir F. Baldenspergcr, Un incident théâtral franco-anqlais au XVIII" siècle, d'après un témoignage diplomatique (Rev. des Lin. comp., juillet-septembre 1929, pp. 573 et suiv.), et M. et P. Fuchs, Comédien Jraitçais en Angleterre (/6.).
3. The intriguing Chanbermaid, adaptation du Retour Imprévu de Regnard.
actrice française qu'on nommait a Madamoiselle Grognet » ' joue, en travesti sans doute, le rôle, d'ailleurs très court, d'un marquis français, parlant uniquement français^: c'est là chose, à mon sens, peu significative. Tel spectateur venait rire d'un petit-maître jargonnant une langue étrangère, pour cela il n'était pas absolument nécessaire qu'il la comprît; j'ajouterais presque: au contraire.
Que Riccoboni ait joué à Londres en 1727 et 1728, que la troupe des frères Moylin y soit revenue à plusieurs reprises de 1725 à 1736, cela ne prouve pas non plus grand chose : il paraît bien, d'après les annonces des journaux anglais, que la danse était l'élément essentiel du spectacle, et d'ailleurs ces acteurs italiens de la vieille école étaient restés encore fidèles à la tradition des lazzi acrobatiques : ce qu'ils disaient intéressait moins les spectateurs que les entrechats de leurs ballerines et les sauts périlleux de leur Arlequin.
Au contraire Monnet, qui prétendait jouer L'Homme à bonnes fortunes, Le Jeu de V Amour et du Hasard, L'Ecole des femmes et Tartuffe, ne s'adressait évidemment qu'au public de culture française, et le succès de son entreprise eût été à bon droit compté comme un succès de notre langue. Par contre son échec ne prouve rien au point de vue qui nous occupe : trop de faits étrangers à l'histoire de la langue contribuent à l'expliquer.
D'abord la piètre valeur, artistique et morale, du personnage. Ni par le talent, ni par la respectabilité, Monnet etles gens qu'il avait réunis, vaille que vaille, semble-t-il, ne pouvaient lutter contre les préventions multiples du public londonien. Pour le puritanisme des uns, ces Français étaient des corrupteurs dangereux; pour l'orgueil national des autres, c'était de leur part une insolence à nulle autre seconde que de prétendre se mesurer avec les gloires de la scène anglaise, les Quin et les Garrick.
Est-ce à dire qu'une troupe d'une qualité supérieure eût mieux réussi? Rien n'est moins certain. Pendant tout ce siècle, où la France et l'Angleterre ne cessent guère d'être ennemies, rien de ce qui est français n'échappe à la haine du gros public. Si parfois cette haine paraît s'assoupir, elle se réveille brusquement et plus brutale, au moindre incident. A la veille de la Guerre de Sept ans, en novembre 1755, les galeries se mettentun soir à sifQer, nous conte le Journal d'Argenson, sans qu'on puisse apercevoir pourquoi, les danseurs qu'elles applaudissaient depuis quatre ans, h Drury Lane comme à Covent Garden.
\. Serait-ce la danseuse Mario Grognet (jui danse à la Foire Saint-Laurent de t724 4736, puis en province et dans la troupe du duc de Modène ? (Cf. Frères Parfaict, Dict. des Th. de Paris, et Merc. de Fr., mars I7i''2, p. o8(i.)
2. Le rôle ne comporte qu'une dizaine de répliques (acte II, se. i, (i, 7, 9).
La politique et le théâtre. — Les événements de la politique intérieure n'étaient pas moins défavorables: l'opposition attaquant sur la scène la Cour et le ministère, Walpole fit voter, à la fin de la session de 1737, le « Playhouse bill », par lequel le droit d'autoriser les représentations théâtrales était remis au chambellan, et le nombre des théâtres ordinaires de Londres réduit à deux. Au lendemain de cette mesure, qui ruina des directeurs populaires, comme Fielding, et qui fut considérée comme une atteinte à la liberté de la presse, l'opinion ne vit pas sans colère l'arrivée de comédiens étrangers, autorisés, appelés peut-être, par ce gouvernement qui réduisait à la misère des citoyens anglais. En octobre 1738, la troupe des Moylin, pourtant connue et appréciée, fut obligée de s'enfuir sous les sifflets et les pierres. Le Comte de Cambris, ambassadeur de France, assistait à la représentation ; arrivé à Londres depuis treize mois, il démêle fort bien qu'on en voulait au ministère anglais et non pas à nos comédiens'.
De même la malencontreuse équipée de Monnet en 1749 est contemporaine du mouvement « patriote », qui vient de renverser Robert Walpole et qui va mettre le premier Pitt à la tête du gouvernement. Sans doute la vertu et l'honneur anglais se seraient montrés moins intransigeants, s'il n'avait point été question à cette heure de guérir le mal fait au pays par un ministre corrupteur; sans doute les émeutes du Haymarket eussent fait moins de bruit, s'il n'avait justement fallu combattre la candidature d'un aristocrate francophile ^
Les comédiens français furent donc victimes, dans une large mesure, de circonstances fortuites, et, si leur action fut à peu près nulle, on n'en peut rien conclure touchant les goûts de la nation, son aversion plus ou moins grande pour la langue française ou pour les œuvres scéniques françaises.
Il est intéressant de noter qu'on ne semble pas avoir reproché au théâtre français son indécence. Au contraire il paraissait plus réservé que le théâtre anglais, au moins en ce qui concerne le décorum extérieur. C'est ce qui ressortira d'une lettre écrite par M™" Riccoboni à Garrick en 1768. « On ne supporterait point ici l'indécence de Ranger, Les traits indéccns Français deviennent délicats sur leur théâtre à mesure qu'ils le sont moins dans leur conduite » ^
i. Cf. Baldensperger, art. cit. Les journaux anglais qui blâmaient la présence de Mojlin à Londres estimaient qu'on aurait dû l'indemniser pour l'avoir mêlé à des querelles qu'il pouvait ignorer.
2. Sur le caractère presque purement électoral de la polémique, cf. Fuchs, art. cit.