CHAPITRE PREMIER GÉNÉRALITÉS
La question des langues a tant occupé, et, hélas! tant divisé les Belges depuis tantôt cinquante ans, que l'histoire de la concurrence entre le français et le flamand a été vingt fois reprise. On trouvera à la Bibliographie quelques-uns des principaux livres où il en a été traité; je n'en citerai ici que deux qui ont été faits non seulement en toute conscience, mais avec une incontestable impartialité, c'est l'Histoire de Belgique de Pirenne, dont l'éloge n'est plus à faire, et l'ouvrage au titre trop modeste de Des Cressonnières : Essai sur la question des Langues dans l'Histoire de Belgique^ . Par un scrupule que des lecteurs comprendront, d'un bout à l'autre de ce chapitre, je laisserai le plus souvent la parole aux Belges qui ont étudié sans passion la matière.
Impressions et prévisions d'un voyageur. — Le témoignage que tout le monde cite parce qu'il ne saurait être contesté, est aussi celui par lequel je commencerai. L'Anglais Shaw, qui visita le pays en 1783, écrivait : « Ce qui l'a surtout empêché [la langue flamande] de se perfectionner, c'est que depuis plusieurs siècles que ces provinces ont passé sous la domination de la Maison d'Autriche, le langage du peuple n'a jamais été celui de la Cour. A cet obstacle on
•1. Voir H. L., t. V, pp. "213 et suiv. Dans une prochaine édition, ce chapitre sera revisé, grâce à divers renseignements que j'ai trouvés, en particulier dans les minutieuses recherches de ÏNI. Gessler, professeur à Hasselt.
Histoire de la langue française. Vltl. 22
peut ajouter la décadence des lettres en Flandre, dans le dernier siècle, tems où les nations voisines s'appliquoient à perfectionner leurs langues. On ne doit pas présumer que la langue Flamande fasse aucun progrès dans les Pays-Bas Autrichiens. Le François qui est le seul langage des Provinces Vallones, a fait un progrès rapide dans les autres Provinces depuis la guerre de 1740, pendant laquelle les armées Françoises s'emparèrent des Pays-Bas sur Marie-Thérèse. La langue Françoise plus douce et plus élégante, mais moins nerveuse que la Flamande, est devenue générale non-seulement dans la conversation, mais dans le style épistolaire : dans un siècle on ne parlera plus que le François dans ces Provinces, et le Flamand ne se conservera que dans la Hollande où il a toujours subsisté avec plus de pureté que dans les Pays-Bas Autrichiens. Avec la langue Françoise, les coutumes et les manières de la France sont entrées dans les provinces Belgiques. On y imite les mœurs des François, la politesse et le ton de société de ce peuple, son goût pour la parure, ses amusemens même. Les modes de France ont été suivies de ce relâchement dans les mœurs qui accompagne toujours leur rafinement et la grande politesse... La conquête de ce Pays par Louis XV peut être regardée comme l'époque du changement des manières de ces provinces »*.
1. Essai sur les Pays-Bas Autrichiens, traduit de l'Anglois. Londres, M. DCG LXXXVIII, p. 43'i; cf. Des Cressonnières, Essai sur la Quest. des Langues, p. 295.
Un paradoxe. — Un fait a frappé naturellement tous les historiens, parce qu'il est au premier abord tout à fait paradoxal, c'est que les Pays-Bas, après qu'ils furent définitivement adjugés à l'Autriche, semblèrent s'éloigner plus rapidement que jamais de l'esprit germanique '. L'occupation de Bruxelles par le Maréchal de Saxe n'agit pas plus fortement que la présence de Charles de Lorraine. D'autre part, et cela est également constaté, au rebours de ce qui se passait partout ailleurs, ce n'était pas les mœurs et les modes de France qui pénétraient d'abord et la langue qui venait ensuite ; c'était la langue qui se répandait la première".
Pirenne a donné une explication lumineuse de ces difficultés : « La politique éclairée » de Vienne, dit-il, a renforcé... sans l'avoir cherché, l'influence de la France. Les idées dont elle s'inspire sont allemandes en leur fonds, mais c'est sous une forme française qu'elle les propage et les applique En recueillant la succession de l'Espagne en Belgique, l'Autriche n'y a pas seulement conservé au français le privilège, qu'il possédait depuis l'époque bourguignonne, d'y être la langue du gouvernement, elle en a encore grandi le rôle, non seulement en le propageant dans la même mesure où elle augmentait la centralisation administrative, mais aussi et surtout peut-être, parce que, depuis le milieu du xvin® siècle, elle en subit le prestige et en reconnaît l'universalité. Il lui paraîtrait monstrueux et grotesque de combattre à Bruxelles une langue que tous les princes, tous les courtisans, tous les diplomates d'Allemagne se font gloire de parler, et qui n'est guère moins en honneur autour de Marie-Thérèse qu'autour de Frédéric IP.
1. Voir Stecher, Hist. Utt. néerl. en Belgique, p. 271. Cf. « Lorsque, au xviii^ siècle, nos provinces passèrent sous le sceptre de la maison d'Autriche [l'usage du français] était enraciné » (Kurth, Front. Une/., t. II, p. 52).
2. « La francisation par les idées a été dépassée de beaucoup par la francisation linguistique. Il semble que le français soit en passe de devenir la seule langue du pays, tant le flamand recule devant lui dans les provit.ces du ÎSord. Jusque dans les plus petites villes, on l'enseigne en même temps que la lecture et l'écriture » ([Dérivai] Le Voyageur..., t. VI, p. -ITo).