‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 261 sur 595 · Ib · texte numérisé non relu

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flamand » appartenait à la Flandre devenue française, mais sa renommée et aussi son influence se répandirent au loin'. Or une de ses idées essentielles était que, sans la langue française, il était impossible, même à Louvain, de pousser un peu profond sa culture. Counson, dans une étude, à laquelle il a volontairement, — on devine pourquoi, — donné l'allure d'un plaidoyer, a cité l'exposé des motifs qui ont poussé les Réformateurs du Collège dans les Pays-Bas autrichiens à faire au français une place éminente": « La langue française s'est emparée de toutes les branches de la littérature et de l'érudition. La théologie a ses Bossuet, la chaire ses Bourdaloue et ses Massillon, le droit ses Montesquieu et ses d'Aguesseau ; l'éloquence du barreau, ses Lemaître et ses Cochin ; l'érudition, ses Huet et ses Montfaucon ; l'astronomie ses Cassini et ses La Hire ; l'histoire, ses de Vertot et ses Saint-Réal ; la poésie dramatique, ses Racine et ses Molière ; le genre lyrique, ses Malherbe et ses Rousseau ; la satire et la poésie didactique, ses Boileau et ses Delille ; la peinture, ses Lebrun; la musique, ses Rameau; l'architecture, ses Mansard et ses Perrault; en un mot, tous les genres de sciences ont été traités avec succès par les écrivains français. On ne doit donc pas s'étonner si elle partage les loisirs de la plupart de ceux qui aiment les lettres. Ce n'est pas qu'on ne puisse être savant sans la posséder ; mais il est bien difficile à celui qui l'ignore de commercer avec un savant étranger. Il en est de la langue française à peu près comme des modes de cette nation : on recherche les unes pour en parer son corps ; on veut avec l'autre orner son esprit et sa raison. Dans un siècle où l'amour des lettres est devenu général, et où l'ignorance est un titre déshonorant, c'est un avantage inappréciable de pouvoir remplacer les langues mortes par celle qui a usurpé la prééminence parmi les langues modernes. Je ne parle point d'une infinité de découvertes dans les arts et dans les sciences, dont les anciens n'ont pas même soupçonné l'existence. Depuis un siècle, le génie a dérobé à la nature mille secrets inconnus auparavant. La langue française les a révélés à l'Europe, soit par des productions nationales, soit par des traductions élégarttes et fidèles dont elle a honoré les nations, ses voisines et ses rivales. La sollicitude du gouvernement pour la jeunesse éclate, comme en tout le reste, dans ce qu'il a fait en faveur de la langue française. En introduisant dans les collèges des Pays-Bas un

1. Voir Looten, Les lettres françaises en Flandre après le Traité de Nimegue, dans Mélanges... offerts à F. BaWcnsperger, t. II, p. 82.

"2. Education belgigue ou Réflexions sur le plan d'études adopté par S. M. pour les coUhges des Pays-Bas autrichiens, dans Le français à Gand, pp. 27-29.

genre de connaissances admis aujourd'hui dans toutes les grandes écoles de l'Europe, il a pris pour modèle ce qui se pratique en France, où l'usage est guidé par la lumière des principes fondamentaux. Les Provinces Belgiques, où le français est la langue vulgaire, ne doivent pas désespérer d'atteindre un jour à l'élégance et à la pureté dont il est susceptible. On trouve déjà dans plusieurs villes, et surtout dans la capitale du Brabant, des personnes dont l'expression et le style feraient honneur à un courtisan de Versailles et à un académicien français. On peut s'en convaincre par la lecture des Mémoires de l'Académie impériale et royale, par celle de l'éloquente oraison funèbre de Marie-Thérèse par M. l'abbé de Nélis, et de beaucoup d'ouvrages dont les auteurs sont nés dans les Pays-Bas »,

La place du flamand. — La question est celle-ci : Quand on réforma l'instruction, négligea-t-on le flamand, ou même cherchat-on à l'écarter?

Des textes, aussi précis qu'on peut les désirer, permettent de répondre. Deux ordonnances de l'impératrice-reine, la première du 22 septembre 1777, la seconde du 17 septembre 1778, édictaient des règles applicables sans distinction à tous les collèges anciens et nouveaux — les jésuites venaient d'être supprimés — de fondation royale ou non royale, desservis par des séculiers ou par des réguliers. Elles sont énoncées dans le Plan provisionnel d'Etudes, annexé aux ordonnances, et ont été analysées dans le détail.

Il en résulte avec évidence que le flamand et le français, dans toutes les classes, de la Sixième à la Rhétorique, étaient mis sur le môme pied. Les rédacteurs indiquent les livres, les méthodes pour l'un et pour l'autre avec une précision minutieuse'.

1. Le régent de cinquième ou grande Figure, continuera les leçons de la langue vulgaire sur le pied prescrit pour la Sixième, en observant de s'attacher beaucoup aux principes de la formation des temps. Les régents de quatrième et de troisième (Grammaire et Syntaxe) feront souvent lire leurs élèves à haute voix ; ils corrigeront d'abord toutes les fautes qu'ils commettroient contre la prononciation, la ponctuation, l'accent tant oratoire que prosodique ; puis ils leur feront reprendre de suite le môme morceau d'un ton varié mais naturel. Finalement ils en développeront les règles grammaticales, les beautés de style, les expressions et les phrases hardies, inusitées ou vicieuses. Ils dicteront de tems en tems quelques passages des auteurs en enjoignant aux étudians de faire eux mêmes de semblables remarques par écrit. Le régent de troisième prêtera une attention particulière à ce qui est plus difficile dans les règles ou qui tient de plus près à la délicatesse du langage. Il leur fera lire les meilleures lettres françoises de M™*^ de Sévigné, de Voiture ou de Balzac. Les professeurs de seconde (Poésie) expliqueront les élcmens de la poésie nationale, et dans la lecture des poètes ainsi que dans la composition, ils feront soigneusement observer en quoi leur style diffère de celui des prosateurs. Les professeurs de rhétorique feront lire à leurs élèves et leur expliqueront les beaux morceaux d'éloquence en langue vulgaire ; ils les leur feront analyser et leur en feront composer d'après ces modèles (Instruct. addit. au plan provisionnel d'études p. les Pays-Bas, p. 2, dans d'Huart, Instr. publ. Lux., p. 38).

Il n'y a qu'en rhétorique qu'une difFérence est faite. Là les élèves s'exercent deux fois par semaine à écrire en français, une fois seulement en flamand. Mais c'est que latin et français « doivent aller de pair, à cause que dans un âge plus avancé, les disciples pourroient avoir autant besoin de l'une que de l'autre [langue], selon les circonstances où ils se trouveront placés » '.

On pourra estimer que dans la classe de Seconde il y avait aussi inégalité, puisque le plan recommande de comparer VArt poétique d'Horace à celui de Boileau et ne prescrit rien d'analogue pour le flamand. Mais les pédagogues du gouvernement pouvaient-ils, pour respecter l'équité, inventer de toutes pièces un Boileau flamand? Non. Tout esprit impartial conclura qu'il n'y a dans ce règlement aucun article qui tende à molester le flamand, à le sacrifier ou à lui rendre la vie difficile. La balance a été tenue égale, avec un soin rigoureux d'équité. Il y a plus. Quand il fut question d'établir un « Grand pensionnat » à Bruxelles, le projet de règlement provisionnel le concernant énonça les principes suivants pour les études de la classe de Petite figure ou Sixième : « Pendant cette première année les Flamands apprendront le français et en échange les Wallons ou Français s'exerceront dans le flamand, soit en vivant ensemble, soit par les leçons que le professeur et le surveillant pourront donner » '^. Qu'eussent pu demander les bilinguistes les plus intransigeants qui réalisât mieux leur programme que cet échange ?

Or tout cela était l'accomplissement exact de la volonté impériale, si bien que, l'œuvre achevée, Kaunitz put la vanter dans un Tableau de la réforme l'œuvre accomplie, et montrer combien certains rapports entre flamand et latin avaient aidé à remplacer des méthodes surannées. S'il fallait d'autres preuves, qu'on considère que Jean Desroches, l'apôtre de la régénération du flamand, était parmi les commissaires qui avaient travaillé à cette restauration des études, qu'il occupa ensuite une situation éminente, puisqu'en 1785 on le chargea de la haute direction de l'instruction et que Joseph II lui continua la confiance que Marie-Thérèse lui avait montrée.

A LouvAiN. — Quand il s'agit de réformer l'Université de Louvain, les mêmes scrupules se firent jour, et longues furent les hésitations sur le choix de la langue dans laquelle on donnerait l'enseignement. Le 13 avril 1786, Leclercq se demandait ce qu'il fallait faire, ou bien établir deux Universités, l'une flamande, l'autre

t. DesCressonn., o. c, p. 303, ^'\ 2. Id , ib., p. 303-304.

française, ou doubler à Louvain les leçons données en langue vulgaire, c'est-à-dire répéter en flamand celles qui auraient été faites en français et vice-versa, ou enfin rendre la langue française universelle pour les études, « par le moien des écoles normales et triviales et par celui des gymnases » \ Faute de pouvoir se décider et choisir, il proposait de conserver le latin. A cette Université de Louvain, Platel, dit de Pratel, avait été titulaire d'une chaire de français depuis 1689". Sa Grammatica burgundica (1715) eut de nombreuses éditions ^ C'est le grand manuel local jusqu'à la Révolution.

Platel explique l'universalité de la langue française : « Tout ce que la littérature a produit d'estimable tant pour l'histoire que pour la chaire et pour le barreau se trouve en cette langue, qui est la favorite de la plupart des Cours : car enfin, d'où pourrait venir le grand zèle avec lequel les seigneurs étrangers se portent à s'y perfectionner, s'ils n'étaient persuadés de l'avantage qu'il y a de la savoir parler » ?^

La chaire de Platel était toujours occupée en 1782. 11 est probable, que, comme le dit Counson, l'Université tenait à cette chaire en raison de la concurrence de Douait En tous cas, à défaut de documents officiels, nous savons par Dérivai qu' « on donne aussi des leçons de langue françoise et qu'à côté du professeur pour la langue latine, et du professeur pour la langue grecque, il y en a un pour la langue françoise et cinq pour les humanités » ^.

On chercha à tout concilier. Le Baron Van Swieten, dans son rapport du 10 juillet 1786 conclut, sans enthousiasme, ainsi que Leclercq, au maintien du latin ; Kaunitz fit de même, tout en prévoyant que bientôt, après quelque préparation des élèves dans les écoles subalternes, on pourrait introduire le français. Joseph 11, sans préjuger l'avenir, adopta l'idée et le latin demeura. Rien encore dans tout cela qui sente l'hostilité contre le flamand. S'il fut sacrifié, ce ne fut pas au français, mais, comme le français lui-même, au latin.

Quant à l'enseignement élémentaire, il continua à se donner dans les langues vulgaires de chaque localité.

A l'Académie. — Regardons plus haut. Marie-Thérèse, le 16 décembre 1772, avait fait d'une Société littéraire V Académie

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