LIÈGE REFUGE ET CITADELLE DE L'ESPRIT NOUVEAU
ses doctrines faisaient scandale '. En 1777, on vit naître la Feuille sans titre, puis, moins de dix ans après, le Journal général de l'Europe, qui lui aussi, prêcha les nouvelles doctrines par la plume de Lebrun et Fréville, ecclésiastiques français réfugiés à Liège. Après deux ans, il eut le sort de ses aînés ^
Le mouvement en faveur du français. — Après le départ des Jésuites (177.3), les collèges furent francisés, au moins autant qu'en France, plus peut-être. Le 28 février 1774, le prince-évêque Fr. Ch. de Velbruck ordonnait d'enseigner, en même temps que l'éloquence latine, l'éloquence française, pour laquelle il se proposait d'établir une chaire particulière.
Le Gay, dans un Mémoire dont nous allons parler, allait plus loin. Non seulement il s'élève contre l'abus du latin, qu'il faudrait remplacer par une autre langue, vivante celle-là, on devine laquelle'^ mais il voudrait que les professeurs de français fussent impeccables, et pour cela il imagine de les faire contrôler à Paris ^. Et on voit où il tend quand il imagine de les soumettre à l'examen de l'Académie \
Un concours sur le moyen d'étendre et de compléter la connaissance DU français. — En 1779, le même prince-évêque Velbruck, qui aimait à se poser en protecteur des lettres et des arts, favorisa la création de la Société d'Emulation, où entrèrent des Réfugiés français, l'abbé Outin, de Lignac, Le Gay, etc. Un concours fut institué (1780). Il avait pour principal objet le développement des études littéraires. On y manifestait un goût prononcé — presque exclusif — pour la littérature française, et on peut ajouter pour la langue, puisque les questions purement grammaticales n'étaient pas exclues des débats. Une des questions qu'on proposa aux concur-
i. Kûntzigcr, o. c, p. 95. -2. Id., ib., p. 1-2G.
3. On pourroit établir un de ces Professeurs dans chaque Collège, et y faire marctier ensemble rétude du François et celle du Latin ; ce qui corrigeroit l'abus pernicieux de ne point permettre aux jeunes Etudians l'usage d'aucune autre Langue que de la Latine ; abus qui nuit toujours à la connoissance des Langues Aivantes, sans abréger le tems des études (p. t(i-i7).
4. Ce qu'il y auroit de plus pressant à faire pour introduire généralement l'usage de la Langue Françoise, est le choix et l'établissement de bons Instituteurs en ce genre. Pour y parvenir, il se présente deux moyens; celui d'en envoyer se former à Paris, ou celui d'en faire venir (A/ém., p. 46).
5. Il faudroit joindre à une enquête exacte sur les mœurs et la probité, un examen approfondi de leurs talens. On pourroit s'en rapporter pour cet examen à l'Académie Françoise, qui se prctcroit sûrement avec complaisance à un projet de cette nature ; il seroit encore essentiel de les choisir parmi les hommes qui eussent vécu dans le monde, et que des circonstances peu favorables réduisissent à l'état pénible d'Instituteurs : de tels hommes donnent à la fois l'exemple et le précepte, et n'y portent point la sécheresse du pédantisme (/&•).
rents fut la suivante : « Pourquoi le pays de Liège, qui a produit un si grand nombre de Savans et d'Artistes célèbres en tous genres, n'a-t-il vu naitre que rarement dans son sein des Hommes également distingués dans la Littérature Françoise ? Et quel seroit le moyen d'exciter et de perfectionner le goût dans une Langue qui doit être celle du Pays » ?
Il arriva de nombreux Mémoires au Secrétariat ; le Rapport fait mention de dix-neuf.
Les femmes ne devaient pas être exclues de cette éducation. Tout au contraire, il y aurait lieu de profiter de leurs aptitudes et de leur délicatesse naturelle sur le chapitre du langage '. La langue classique, on le voit, avait là aussi, des admirateurs et des propagandistes.
Le prix fut attribué (2i janvier 1780) à Le Gay — un Français d'origine — dont le Mémoire a été imprimée Au fond il ne s agissait que de faire entrer dans les programmes des études dont le public depuis longtemps apercevait l'importance.
. A Hasselt. — La ville de Liège n'était pas seule en cause. Grâce aux recherches de M. Gessler^, nous avons quelques détails sur l'enseignement du français à Hasselt au xviii" siècle. Il cite un nommé
4. Des mémoires ont donné lieu à des observations intéressantes, ainsi : « Le Mémoire marqué, n° il. L'Auteur annonce beaucoup de connoissances ; il paroit être familiarisé avec les grands modèles de la Littérature Françoise ; il plaide avec succès la cause du François contre le pédantisme, qui voudrolt qu'on ne sût et qu'on ne parlât que le Latin; il discute fort bien la question qui divisa les Savans de Paris du siècle dernier, sur la préférence qu'on doit donner à la Langue Françoise dans nos inscriptions modernes ; en un mot, il prouve, par de très-bonnes raisons, le mérite de la Langue et de la Littérature Françoiscs. C'est dommage qu'il n'ait fait que glisser légèrement sur les causes qui ont empêché qu'elles ne florissent à Liège, et sur les moyens de les cultiver avec plus de succès dans celte Ville » (Rapport sur le Mém. de Le Gay,"^p. 4, par M. Dreux, l'un des Comm'''^^ examinateurs).
« Le Mémoire marqué, n" 18, ayant pour titre: Essai patriotique, contient, comme les autres, des réflexions sensées sur les vices de l'éducation, et sur certaines causes qui ont empêché qu'on ne parlât le François correctement dans le Pays de Liège. Mais en général, la Question n'y est pas davantage approfondie » (Rapport de M. Dreux, p. 6).
2. Celui [le moyen] que je crois le plus propre à hâter les progrès que doivent produire ces Instituteurs, ce seroit de rendre, par des Cours particuliers, les femmes participantes à le-.irs leçons ; les effets s'en feront particulièrement sentir en société, car, quoiqu'elles aient en général moins d'aptitude que les hommes aux Sciences exactes, elles sont guidées par une délicatesse d'oreille, qui, lors même qu'elles négligent les préceptes, ne les rend pas moins sensibles à un mot impropre, à une phrase mal construite (Mém., p. 18).
3. Liège, Imprimerie de la Société, in-^" (Bibl. Univ. de Liège, XIV, 17, C). La Bibliographie Liégeoise de De Theux indique à la suite du Mém. de Le Gay : Réponse d'un bon Liéijeois. S. 1. n. d., in-l" de G pages (Bruxelles).
Réplique de l'auteur des Questions relatives à un ecclésiastique de Liège, auteur d'un libelle intitulé Réponse d'un bon Lié<ieois aux questions d'un soi-disant patriote. S. 1. n. d. (1780). ^
4. L'enseignement du fr. au temps jadis à l'élrantjer, spécialement à Hasselt. Voir pp. 18 et suiv.