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CHAPITRE II LE FRANÇAIS ET LA VIE MATÉRIELLE

C'est un problème bien difficile que celui que nous venons de poser sous ce titre. Il semble bien que les relations commerciales de la Savoie avec les pays voisins aient été peu importantes. Comme on l'a dit du Dauphiné, en Savoie, jusqu'à la fin du Moyen Age, sauf sur la grande voie qui mène au delà des Alpes, « partout où l'on peut suivre dans le détail quotidien les traces du trafic routier, on n'aperçoit qu'une très petite circulation » '. C'est assez tardivement qu'aux grandes foires de Lyon et de Genève le français servit de truchement entre les marchands des régions limitrophes.

On doit se garder aussi d'exagérer le rôle de l'émigration". Nous ignorons dans quelle proportion les Savoyards expatriés antérieurement au xviii" siècle revenaient dans leurs vallées ^ Au reste Lyon plus encore que Paris attirait les montagnards savoyards. Or le fils de paysan qui s'y installait comme artisan, domestique ou commerçant, n'était pas sûr au retour de rapporter de la métropole du Rhône le français propre. Onofrio l'atteste : « Au xviii* siècle, à Lyon, la plupart des artisans parlent encore le patois. La bourgeoisie ne le parle plus, mais elle le comprend et elle s'en sert encore quelquefois... » ^.

Si le commerce et l'émigration ont été des facteurs de diffusion relativement peu actifs, il n'en est pas de même de la circulation générale. On remarque en effet, chose en apparence surprenante, que le mouvement de francisation gagna certaines hautes vallées beaucoup plus rapidement que la majorité des villages « planans ».

1. Voir André AUix, Le trafic en Dauphiné à la fin du Moyen Age; Revue de Géograpliie alpine, XI (1923), fasc. II, p. '07.

2. Sur l'émigration, voir G. Letonnclicr, L'émigration des Savoyards; extr. de la Revue de Géographie Alpine, VIII ([d-lO), fasc. IV, p. 489; on y trouve une petite bibliographie des notices antérieures.

3. On a mis en relief l'influence du droit d'c,ubaine. Voir J. Désormaux, L'émigration savoyarde et le droit d'aubaine, dans Revue Savoisienne, 19'27, pp. 17 et suiv.

■4. Essai d'un Glossaire des Patois de Lyonnais, Forez et Beaujolais, p. lu, cf. II. L., t. VII, p. 311.

Comment expliquer un fait si surprenant ? Pour la Maurienne au moins', ne peut-on alléguer le passage incessant de « romiers », de troupes françaises et de voyageurs parlant français? Cela nous expliquerait la vogue des Mystères (ou Histoires) représentés en français au xv* et au xvi* siècle, par exemple à Lans-le-Bourg, àLansle-Villard, à Saint-Martin-de-la-Porte, etc.-.

On peut donc hardiment conclure. C'est la Cour des comtes, ensuite ducs de Savoie, ce sont les seigneurs, les agents de la justice ou de l'administration seigneuriale, qui ont introduit et commencé à répandre le français en Savoie.

Les «bonnes familles», comme dit Gauchat, suivirent l'exemple venu de haut, dans les villes d'abord, Chambéry^ Annecy, résidences ducales (Savoie et Savoie-Nemours), puis dans les bourgs et les campagnes. Mais quand a commencé la contamination des classes inférieures, qui n'est pas encore terminée? 11 est impossible de préciser les dates; elles sont très variables, suivant les régions. En outre il importe de remarquer que la pénétration du français dans les classes en question se présente à divers degrés. Autre chose est de comprendre un idiome, autre chose de le pratiquer. Le français a pu être de bonne heure compris, même par la foule. Elle devient facilement, si l'on peut employer cette expression, « biauriculaire », bilingue d'entendement, mais elle met beaucoup plus de temps à devenir bilingue de parole. Plusieurs faits semblent démontrer qu'en Savoie, du moins dans certaines régions, le français était compris dès le xv^ siècle. Des représentations telles que celles du Mystère de Saint Bernar-d de Ment/ion semblent l'attester. La langue de ce Mjstèi-e, qui date du milieu du xv* siècle, est le français, quelque peu adapté par l'introduction de certains mots ou de certains tours de phrase appartenant au dialecte local. Il est donc vraisemblable que les habitants de cette région, tout en parlant un patois particulier, comprenaient le français, puisque l'ouvrage a été composé pour eux^ Que la plupart des acteurs aient été du pays,

1. Vers la fin du moven àgc, la roule usuelle « de Paris à Rome » passe par la Maurienne et le « mont Scnvs » (Allix, élude citée, p. 383, n).

2. Dans son livre sur Les^Mysleres (t. II, pp. 18, 28, 32, 88, 143, 164, 166, 109), Petit de JulleviUe enregistre, aux dates de 1446,1460,1470, 1506, 1567, 1573, 1580, des représentations de mystères français joues non seulement à Gliambérv, mais à Scyssel, à Salberlrand, dans la vallée d'Ouïx, à Lans-le-Villard, à S*-Jean-de-Maurienne. Cf. F. Mugnier, Le Théâtre en Savoie. Chambéry, 1887.

3. Dès 1484 ou 1486, l'imprimeur chambérien Antoine Nevret (ou Néret) édite des livres « en langue vulgaire », c'est-à-dire on français, ornés de gravures et destinés à la librairie nomade. Voir Dufour et Rabut, Méin. Soc. hist. el archéol. de Savoie, 1877, p. 43.

4. Voir Lecoy de la Marche, Le Mystère de Saint Bernard de Menthon, p. xix. Il faut étendre à la Savoie les réflexions do l'éditeur de ce Mystère, qui doivent s'appliquer

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le fait mérite d'être noté. Ces gens étaient des prêtres, des nobles, des bourgeois, mais aussi — en Maurienne au moins — des gens du peuple.

à la région du Grand Saint-Bernard. Avec Lecoy de la Marche, M. J. Fourmann, qui a fait de cette pièce une étude approfondie, conclut que l'auteur est bien un Savoyard, contrairement à l'opinion de H. Châtelain. Voir Fourmann, Leber die U eberliej erung und den Versbau des « Mystère de Saint Bernard de Menlhon », dans Romanische Forschungen. XXXII, pp. 625-747.

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