CHAPITRE III LE XVIIP SIÈCLE
Avance décisive. — Frédéric IV (1699-1730), avant son mariage, avait parcouru l'Europe'. II était ami des lettres et savait, par conséquent, où les Danois devaient aller prendre certaines leçons. Il voulut avoir un théâtre national (1722). La troupe fut composée d'acteurs qui avaient appris gestes et déclamation auprès des nôtres ; particulièrement auprès de Montaigu, qui, dans sa jeunesse, avait vu jouer Molière lui-même.
Le théâtre du Château s'ouvrit par une représentation du Bourgeois gentillioinme, traduit en danois. Notre opéra-comique, très goûté, y servait de modèle^. Ce n'est pas à dire qu'on jouât en français. Quatre fois par semaine, on donnait alternativement l'opéra et la comédie, mais toujours dans la langue du pays^.
Rôle des Huguenots. — Les mesures les plus intéressantes pour cette histoire, de toutes celles que prit le Roi, furent celles qui réglèrent l'établissement des Huguenots. Le roi, par crainte du calvinisme, se montra moins libéral et moins clairvoyant que le Roi de Prusse. « Nous accordons très bénignement aux Réformez, disait-il, la liberté d'avoir des Ecoles, où ils pourront rece<>'oiv les en fans de la confession d'Augsboui-g, pour leur enseigner les langues étrangères, leur apprendre à coudre, filer, faire des dentelles et tricotter, comme aussi les autres ouvrages qu'ils savent faire de leurs mains ; mais c'est à cette condition que dans le temps qu'on y instruit les Enfans de la Confession d'Augsbourg aux métiers susdits, l'on n'y parle point de la Religion Réformée » '*.
Par le § I*"" des privilèges que Frédéric IV accordait aux Réformés
I. Voir J. F. Lundblad. Hisl. de Danemark et de Norv., p. "llo. '2. August Hammerich, Hist. de la Musique danoise, p. IS'â.
3. « A Copenhague on joue quatre fois par semaine, alternativement, l'opéra et la comédie, mais toujours dans la langue du pays « (^Voyage de deux Français, t. I, p. 218; cf. Marmier, o. c, p. 120).
4. Privilèges accorde: (par Frédéric IV) aux Réformez et augmente: tant pour ceux, gui se sont déjà établis ici, que pour ceux, qd voudront s'y établir. A Copenhaque, le Î5 d'avril 1714, dans Jacob Ludwig, D'ie reformirie Gemeinde in Fredericia, p. 114-115.
qui « s'établiront à Frédéricia en Juthhnd )),il leur permettait simplement « d'avoir un maître d'Ecole pour l'instruction de leurs enfans » '. Si ces restrictions limitaient singulièrement l'action de nos Huguenots, on leur permettait du moins de vivre et d'entretenir la culture de la langue du pays natal. Elle se conserva pendant tout le siècle S et la colonie demeura la pépinière des maîtres et des maîtresses de français ^
Ce fut sur le modèle de la France qu'on réorganisa l'Académie royale de peinture, de sculpture, d'architecture. On peut dire que les artistes français dirigèrent le goût public : Saly, l'auteur de la statue de Frédéric V à Amalienborg, l'architecte Jardin, qui traça le plan et commença la construction de Frcderiks-kirke. Le genre et la manière française jouissaient d'un grand prestige.
Le roi et son ministre Bernstorff avaient pour nos arts un goût prononcé^. Les veux de tous sont en ce moment-là tournés vers la France. Il est de bon ton de parler et d'écrire notre langue, si on veut compter parmi les gens du monde. G. IL E. Bernstorff déclarait lui-même qu'il aimait la France « à la fureur ». Il écrivait ses lettres en français. « L'ascendant que la France avait pris en Allemagne, dit X. Marmier^, venait de s'étendre jusqu'au Danemark; les princes se bâtirent des châteaux sur le modèle de Versailles, ils s'habillaient selon l'étiquette de la cour de France, et donnaient leurs audiences à la manière du grand roi. Les nobles imitèrent l'exemple des princes et les riches bourgeois tâchèrent d'imiter l'exemple des nobles.
« Partout le bon ton fut de parler français, de suivre les modes françaises et de s'occuper de littérature française. On jouait les œuvres de Molière, on lisait Racine, et les œuvres de Holberg, recherchées par la foule, étaient peu goûtées dans les salons. Le sentiment de convenance l'emportait sur le sentiment de nationa-
i. J. Ludwig, 0. c, p. 131. — En 1769, le maître d'école était Jacques Desmarcts (Id., ib.. p. 37).
2. C'est en 1783 que la messe ne fut plus célébrée seulement en français à Frédéricia ; pour ceux qui ne savaient que peu ou pas du tout le français, on disait la messe en allemand, tout d'abord de une à quatre fois par an. Au début du xix.^ siècle, lorsque tous les anciens furent morts, le français devint de plus en plus étranger aux colonistes, et l'allemand se substitua au français dans la célébration de la messe (J. Ludwig, o. c, P-33).
3. En 1783 meurt à Copenhague M. Pierre Dumanoir, parisien, maître de langue française à l'Académie de la marine. En 1801 mourra M™"^ Mariaiuic Duguai de Brctonvillc, qui avait été gouvernante française dans diverses maisons, tout comme M"'= .Madeleine Lucrèce Courtonne (f 1803) ; en 1807 meurt Louise Charlotte Molles, institutrice. Voir D. L. Clément, o. c, p. 3l-3'2.
4. .VUen, 0. c, pp. 180, 190. Cf. Mario Krohn, Frankrigs 0(j Danmarks kunslneriski: Forbindelser i del 18. AarhunJrede. Copenhague, 19'22.
0. 0. c, p. 149; cf. Jul. Lange, Danemark, p. 181, et Allen, o. c, p. 149.
lité, on aimait mieux s'ennuyer avec Boilean, que de se réjouir avec Ilolberg' ».
Apogée. — Le règne de Frédéric V (1746-1766) marqua l'apogée de notre influence. Mais Christian VII n'était pas disposé à réagir. Fidèle à la tradition, il s'était mis en route pour la France, étant prince héritier'. 11 était même en France quand son père mourut en 1766. Son Altesse tint à visiter les trois Académies. Aucun hommage plus éclatant ne pouvait être rendu alors à notre culture littéraire et scientifique. Nous ne séparerons pas en deux une si courte époque. Aussi bien Fréron avait en mains des vers de Desforges Maillard destinés à Frédéric VI ; ils furent adressés à Christian Vil. Imitons cet exemple !
Je ne sais trop sur quel témoignage s'appuie Voltaire ou plutôt ce qu'il entend au juste quand il écrit de Potsdam le 8 décembre 1751 au Président Ilénault qu'il vient de s'établir une Académie française à Copenhague. Ne s'agit-il pas là d'un Collège?"^
Les Da!«iois et l'étude du français. — Comme il était naturel, cet engouement parut excessif à certains. Gaspar Peter Rothe s'en moqua dans une pièce satirique. Ce qui lui parut particulièrement ridicule, c'était surtout la mauvaise habitude de barioler le danois de français, soit dans les conversations, soit dans les écrits : Papier, en comédie, en coniediant, en tragédie, en person, melancolisk, pallatz, epccerie, en plante, et kappel, kooret (chœur), en process (une procession), fnessen, et instrument, en lii're, en harmonie, elementerne, natuur, etc., n'avaient rien à faire dans la langue.
Divers faits permettent de s'apercevoir de la progression rapide de l'influence de la langue française. Les jeunes gens de famille venaient en France ^ Mais le plus caractéristique est l'augmentation du nombre des livres français dans les bibliothèques publiques et
1. Ctc Ed. de Barthélémy, Hhl. des relations de la France et du Danemark, p. 279.
2. « Cet homme singulier [le Grand Electeur] doit être cher à votre miin'stère pour avoir abaissé la maison d'Autriche, affaibli l'Empire, changé la face de l'Alleman'ne et tenu la balance du Nord. Il doit l'èlre à tous les êtres pcnsanis par sa philosophie libre, par la culture des lettres, et surtout aux Français, puisqu'il a appris d'eux seuls à penser et à écrire. Il a donné une telle vogue à notre langue qu'elle est devenue la langue générale du Nord, et qu'on vient d'établir une Académie française à Copenhague... » (Lettre inédite donnée en appendice par H. Lion, Le Président Hénault
Il était venu à Copenhague un certain nombre d'écrivains français. Sur l'initiative de Bernstorff et de Moltke, il se forma un Colïc^fe royal de langue et belles-lettres français (sic). Il s'ouvrit en janvier 1751 (Mario Krohn, o. c, t. I, p. 30).