‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 316 sur 595 · Charles, Prince de liesse, Méni. de mon temps, p. io · texte numérisé non relu

Charles, Prince de liesse, Méni. de mon temps, p. io

privées. Les livres d'agrément sont en nombre considérable, mais les œuvres sérieuses ne manquent pas. Notre littérature classique

à commencer par Montaigne — Descaries, Pascal, Boileau,

Molière, Fénelon, Bossuet, les tragiques et Voltaire, leur successeur, sont dans toutes les mains. C'est visiblement sur ces modèles que Danois et Norvégiens cherchent à se former un idéal de beauté et d'art. Mais Bayle, Fontenelle, Montesquieu n'étaient pas moins étudiés. Quand vint J.-J. Rousseau, il trouva dans ce pays comme partout des fervents dont le nombre ira croissant jusqu'au seuil du XIX* siècle'.

Je dois dire que l'on s'attendrait, dans ces conditions, h trouver un nombre important de manuels de français. Or la littérature pédagogique de Danemark et de Norvège est, à cette époque, assez pauvre. Le premier des auteurs de ce genre paraît avoir été Dan. Matras, dont le Dictionnaire ffançais-danois date de 1628^. De quels livres se servaient les quatre cents jeunes gens élevés à l'École des Cadets de Terre qui apprenaient la langue française ? Nous l'ignorons. En 1688 Pierre Canel, Informateur des Pages de la Cour, se donne le titre de professeur dans l'Académie royale de Copenhague. Il a publié une Introduction à la langue Françoise^.

Au xviii* siècle je n'ai guère trouvé que Pauli^, et Chamereau^ La seule explication que je voie de cette pauvreté en manuels me paraît être qu'on avait coutume de recourir aux manuels allemands, si nombreux et si bons.

Quelques maîtres illustres. La Beaumelle. — 11 faut dire que la qualité des professeurs compense la quantité ! Le premier qu'on doit citer, c'est La Beaumelle. Il était allé en Danemark comme précepteur du fils du comte de Gram, grand chambellan et grand veneur. Les francs-maçons de Genève lui ménagèrent des appuis dans la maçon-

\. F. Bull, Fra Holberg til Nordal Brun, pp. 35-37.

1. Bibl. Nal., X, 44490, Mazar., 44 136. L'œuvre est dédiée à M. Franc. Rantzau, Gons. du Roy. On a aussi de lui un Compend'mm gallicœ et italicœ (jramalicse, in usum illuslris Academiœ Soranœ, rjuœ in Dania e.d (Hafniaî, 1625). Cf. Slengel, Verz., n° 89. Ouvrage plusieurs fois réimprimé et remanié (1642, 1643,1648). L'auteur était Vendùmois et enseignait dans cette Académie le français et l'italien (voir Voy. de deux Français, t. I, p. 242).

3. Stcngel, n° 188. Apres la première édition, de date incertaine, le même en signale une de 1703. L'auteur devint en 1718 Informateur de son Altesse Royale

5. Grammaire... Franç.-Danoisc avec des dialogues el un vocabulaire, des histoires, des lettres et adresses de lettres. Copenhague, chez Godiche, 1737, in-8°. On trouve dans ce tilrc la preuve que la mode, très répandue en Allemagne, de mettre en français les adresses, avait gagné le Danemark.

nerie danoise. Il fonda à Copenhague une revue bi-hebdomadaire, qu'il rédigeait à lui tout seul : la Spectatrice Danoise ou VAspasie Moderne (sept. 1748-1750), qui eut peu d'abonnés, mais à laquelle on fit l'honneur d'une traduction en anglais'.

Si La Beaumelle séduisait les Danois, ce n'était pas en les flattant. Il les traitait même fort dédaigneusement. Suivant lui, « il y en a très peu qui sachent lire ; ils lisent... quelques pages d'une façon traînante d'un bout à l'autre, ils gâtent les passages les plus spirituels, et font exactement comme ceux qui regardent un tableau sous un faux jour. Même le français du xvin" siècle a dû leur sembler difficile ». Dépit de publiciste, qui ne dura pas, quand on lui eut fait une place, une belle place. Le 3 août 17o0, La Beaumelle était nommé professeur royal en Langue et Belles-Lettres Françaises à l'Université de Copenhague et, malgré ses origines calvinistes, conseiller au Consistoire souverain de Danemark.

11 eut l'aplomb d'ouvrir son cours par une leçon que lui avait fabriquée Méhégan et dont celui-ci revendiqua plus tard la paternité, où il soutenait qu'adopter des arts n'était pas moins glorieux pour une nation que de les créer. C'était une véritable moquerie. On ne s'en choqua pas, et l'auteur put imprimer sa leçon et la présenter au Roi (lo mai 1731).

Taphanel a donné sur le succès de ce personnage aventureux des détails nombreux"^. « La Beaumelle fut partout fêté, choyé, adulé. Les ministres, les feld-maréchaux, l'invitaient à leur table ; les trois ou quatre salons de Copenhague, ceux de M™^ de Schulembourg, de M™* de Reventlau, de la comtesse de Holstein, se le disputaient... Il pouvait en ce moment prétendre à tout. Le prince héritier suivait ses leçons; on parlait de lui confier l'éducation de la princesse royale; le grand maréchal de Moltke l'encourageait à entreprendre une histoire du Danemark et lui promettait la charge honorablement rétribuée d'historiographe du Roi. Enfin il avait l'orgueilleuse satisfaction d'être, à Copenhague, le correspondant de Montesquieu... ». La correspondance littéraire que La Beaumelle recevait à date fixe de Paris et dont il distribuait des copies parmi quelques abonnés de haute marque était fort recherchée. On y trouvait des

1. Voir Achille Taphanel, La Beaumelle à Copenhaçiue, pp. 502, 205, 207, 213. Aspasie, est-il dit dans le premier numéro, a choisi la langue françoise pour exprimer ses idées, car bien que le danois soit, comme la nation elle-même, simple, naturel et doux, il lui manque le verbe facile, la souplesse et l'élégance qui distinguent les François comme leur langue ; le danois n'est pas assez travaillé pour le but que se propose Aspasie et qui est de plaire et de distraire. Cf. du même, La Beaumelle et S' Cyr pp. 3o et suiv.

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