La Beaum. el S' Cyr, pp. 39 et suiv
comptes rendus d'ouvrages nouveaux, des anecdotes de théâtre, des nouvelles de Paris et de la Cour... Après en avoir lu quelques numéros, le vieux comte Rantzau, ancien vice-roi de Norvège, « ...applaudissait à la création récente du cours de belles-lettres. Le roi, lui disait-il, vous a appelé pour faire aimer à ses sujets des sciences qu'à la vérité d'autres nations cultivent, mais que la France seule a su rendre aimables... » \ J'ai tenu à citer ce texte tout au long, non point pour mettre en lumière un personnage vaniteux, qui, somme toute, par sa conduite, se rendit ensuite plus nuisible qu'utile, mais pour faire voir l'intérêt qu'on prenait alors aux lettres et à la société française dans la capitale du Royaume. L'engouement était général.
Ce fut ensuite le Genevois Mallet (Paul-Henri) qui exposa aux Danois l'histoire. Mallet était un descendant de Huguenots réfugiés, et il convient à son propos de marquer le rôle que ces générations de protestants jouèrent non seulement dans le pays où leur famille était plus ou moins fixée, mais par toute l'Europe à travers laquelle ils se déplaçaient facilement.
L'auteur du Voyage en Suède (^sui\i de particularités de l'histoire de Danemark), Drevon (J.-Fr. -Henri), était né à Maestricht". C'est encore un descendant de Réfugiés, que Catteau-Calleville, dont nous reparlerons à propos de la Suède ; il était né à Angermiinde, en Brandebourg.
HoLBERG. — Un autre propagandiste, autrement considérable que les précédents, c'est le grand Holberg. Né à Bergen, en Norvège, en dGSi, il fut inscrit comme caporal dans l'armée, à l'âge de dix ans, mais, trop faible de constitution pour rester dans ce métier, il se mit aux études. Ayant senti s'éveiller en lui le goût des lettres, il vint à
'I. La Beaumelle publia encore les Nouvelles Littéraires et Mes Pensées, avant de quitter Copenhague, en 1751.
l2. Vorœje en Suède, contenant un état détaillé 'le sa population, de son agriculture. etc., suivi de l'Histoire abrégée de ce Royaume depuis Gustave P'^ en 4533 jusqu'en ■1786 inclusivement, etc., cl de quelques particularités relatives à l'histoire du Dannemarc par un otTîcier Ilollandois. t^a Haye, cliez P. 1^. Gosse, I^ibralre imprimeur de la Cour MD.CCLXXXIV (voir Gat. de laliibl. Nat , art. Drevon).
H é[)onsa en 1789 Johanna INIaria Dulry, dont il se. sépara quelques années plus lard. 11 était alors Commandant de cavalerie; il fut Colonel en 177i), Général Major en 171)4, et mourut à La Haye en 1797. C'est à des chagrins de famille qu'il attribuait lui-même le séjour qu'il fit au Danemark de 1782 à 1786. Pendant ces quatre années, il fut l'hôte du Conseiller d'Etat Frédéric de Ciioninck, né lui aussi en Hollande, l'opulent possesseur du Palais Moltke, Bredgado, à Copenhague, et du Château de Droninggaard à Holle. Drevon devint l'intendanl bénévole de cette terre; il embellit le j»arc de Droninggaard, y construisit plusieurs monuments dans le goût de l'époque, et en fit une description minutieuse, ornée de croquis de sa main et d'aquarelles de Paulissen. Ce manuscrit vient d'être luxueusement édité à Copenhague. Son voyage est de 178(i. (Je dois ces renseignements à l'obligeance de M. le toasteur André Monod).
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Paris, en 171i-1715d'abord, puis en 1716 el en 1725. Il n'était plus un jeune homme alors ; cependant il avait encore l'âge où l'influence des milieux corrige et dirige les inclinations naturelles. 11 savait le français, l'avait même enseigné déjà ; il s'y perfectionna et apprit la France. Pendant son deuxième voyage, ses affaires, en meilleur état, lui permettaient de fréquenter les beaux esprits du café Maron, dont Lamothe présidait les réunions, et de visiter quelques savants, tels que Montfaucon, le Père Ilardouin, .le Père Touinemine, avec lesquels il aimait à discuter des points d'antiquité ou de théologie, Fontenelle enfin, qui, probablement par politesse plutôt qu'avec connaissance de cause, lui témoigna, dit-il, grand respect pour les mérites des Danois dans les sciences '.
Holberg n'est pas un snob qui prétend franciser les Danois, il se moque même de ceux qui ont la prétention de se faire une prononciation parisienne. Est-ce parce qu'il en avait lui-même une assez mauvaise ? Une de ses Epîtres (IV, 396), non seulement instructive, mais piquante, nous donne sa pensée à ce sujet : « Tu m'écris que ton cousin est revenu récemment do France, et tu t'étonnes des progrès qu'il a faits en trois ans dans la langue française : car il l'écrit et il la parle, non seulement avec beaucoup de correction et avec facilité, mais il a si bien habitué sa bouche à l'accent et au rythme parisiens qu'on le prendrait pour un Parisien. Je suis content de savoir qu'il a appris la langue dans la perfection, car cela lui pourra être utile. Mais je ne vois pas en quoi cela l'avance d'avoir si bien habitué sa bouche à l'accent et au rythme parisiens, à moins qu'il n'ait l'intention de se faire professeur de langue. Pour moi, c'est une affectation qui fait tort à nos jeunes « messieurs », plutôt que de les orner, car ils se rendent par là ridicules tant parmi leurs compatriotes que parmi les Français, puisque par un tel artifice ils montrent qu'ils dédaignent le ton et la diction de leurs pères ; et parmi les Français, parce que, malgré le temps qu'on a consacré et la peine qu'on s'est donnée, ils s'aperçoivent que l'accent est faux. Cela a été mon cas ; car au bout de beaucoup d'application à l'accent parisien, une femme française a fait la réflexion suivante sur ma prononciation : il parle français comme un cheval allemand. Depuis je n'ai plus travaillé à plier ma langue à la parisienne, puisque j'avais vu que c'était peine perdue et d'aucune utilité ». La francomanie des gens à la mode lui a même servi de thème pour une de
4. Voir Marmier, Litt. en Danemark et en Sucde, p. H"} et siiiv., et surtout Lcgrelle, Holberg considéré comme imitateur de Molière, p. 38-3ft, et Campbell, The Comédies of Holberg. Cf. J. J. Ampère, Revue des Deux Mondes, l" juillet 1832, Sur la vie et les œuvres comiques d' Holberg, p. 64.
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ses comédies : Jean de France. Je n'insisterai pas sur ce fait, il aide seulement à déterminer quel rôle Ilolberg entendait donner au français dans son pays, à savoir celui d'une sorte de langue seconde, où il ne s'agissait pas de briller, mais qu'on devait posséder et manier, comme jadis on avait possédé le latin.
Si Holberg échappe aux imitations mondaines, qui ne valent pas mieux que le pédantisme latin des savants, il cherche à transporter dans son pays tout ce que l'esprit français lui paraît avoir de supérieur, et avant tout le goût. « Paris, dit-il, est la vraie patrie de la littérature. Il n'existe pas un autre endroit où on puisse faire des progrès aussi rapides dans les études de littérature et où on puisse acquérir un goût si sûr des choses littéraires. Je dois le confesser, je dois de la reconnaissance aux livres français pour tout ce que je sais » ^
Les gallicismes abondent dans son style. L'Encyclopédie allemande d'Ersch et Grùber est la première à déclarer que bien des tournures de phrases dans Holberg sonnent un peu étrangement à des oreilles danoises et trahiraient à l'œil un peu exercé d'un linguiste l'influence de la France. Il suffit, du reste, d'ouvrir n'importe quelle comédie de Holberg pour y reconnaître une profusion inattendue de mots français. A défaut d'autres raisons, l'excessif développement que n'eût pas manqué de prendre un catalogue de ces emprunts m'aurait fait abandonner tout projet d'en dresser un. Je cite à titre d'exemple : 1° des verbes : manquer at (manquer de) ; entretenere (entretenir) ; alterere (bouleverser) ; piquerere sigÇse piquer) ; condolere (faire des compliments de condoléance) ; recommandere sig (prendre congé) ; charnière (charmer). 2° des substantifs : bassesse, taille, intrigue, jalousie, flatterie, habiletet, jnodesiighed. 3" des adjectifs : capabel, curiesk, menageerlig- .
Son maître et son guide, c'est avant tout Molière et ensuite Boursault. Personne n'a témoigné une plus grande admiration pour le grand comique que son successeur Scandinave. « Quand on veut faire l'éloge de la France, dit-il, c'est le nom de Molière qui vient aux lèvres ». Dans ses cinq volumes à'Epîtres (1748-1734), c'est Molière qui, après Pierre Bayle, est l'auteur le plus souvent nommée A tout propos il a répété ce qu'il doit à ce génie comique qui avait
\. Campbell, o. c, p. 92.
Dans sa pièce de Jacob von Tyboe, un dialogue enlre deux domestiques nous révèle Thabitude qu'on avait alors de mettre en français la suscription des lettres pour l'intérieur du Danemark : « Pourquoi écrit-on l'adresse en français sur une lettre qui fait le trajet de Slagclse à Ringsted «, demande l'un des interlocuteurs (act. 1, se. 4). Voir Aderer, La Précellence du larKiafje français.