F. Bull, Revue de LUI. comparée, avril-juin
LE XVIir SIÈCLE 419
jeté un éclat si vif sur la littérature de la France. Ses Pensées morales, les Préfaces de ses pièces témoignent de sa profonde admiration'. Il la proclame à tout propos, et, quand il ne le fait pas, elle se révèle d'elle-même-.
Ajoutons que Ilolberg doit à bien d'autres, car il puisait un peu partout. Notre littérature du x\f siècle, celle du début du xvii% si décriées alors en France, ne lui étaient pas étrangères. lia pris son bien dans Les XV Jores de Mariage, dans Les Caquets de l'Accouchée. 11 a emprunté à Scarron pour Les Invisibles. En même temps il lisait les contemporains : Regnard, Palaprat, Dancourt, Dufresnoy, Destouches, Legrand^ Le génie de la France, sous toutes ses formes, semble avoir passé dans ce grand homme. Holberg se croyait surtout historien et, dans ses derniers ouvrages, il montre qu'il est familier avec Montesquieu qu'il discute particulièrement dans ses Remarques sur quelques positions qui se trouvent dans l'Esprit des Loix (Copenhague, 17o3). Il y a tenté des réfutations de quelques-unes des idées du grand philosophe de l'histoire et du droit. Comme pour provoquer une réponse de l'auteur, il les récrivit en français, sauf à les faire corriger, sans amour-propre '*. C'était aussi un grand admirateur des Lettres Persanes. W n'est pas sans intérêt d'ajouter que Holberg fit lui-même passer en français plusieurs de ses pièces^.
Je n'ai pas à étudier ce que valait en soi le théâtre de Holberg, amalgame d'observations réelles et de formes imitées. L'intéressant pour nous, c'est que le public eut peine à s'y habituer, non point
i. Legrelle, 0. c, p. 41.
2. Rahbeck, excellent critique danois, qui enseigna plus tard à Copenhague, dans une étude pénétrante intitulée Holberg considéré comme poêle comique, le présente franchement comme un disciple de Molière (Legrelle, o. c, p. 43).
3. Campbell, o. c, p. 107. Legrand a eu une grande inQuence sur Holberg, surtout dans son Epreuve réciproque. Pendant l'année 17:23-1726, quand Holberg était à Paris, la gloire de Legrand était à son apogée. Neuf de ses pièces furent jouées dans les 76 représentations de l'année 1723, et 57 dans celles de l'année 1726 (\à., ib., p. 211).
La ressemblance entre la pièce de Destouches, 1' « Irrésolu », et « den Vsegelsindede », a déjà été remarquée par ses contemporains, et Holberg était obligé de dire pathétiquement : « Ma pièce est de deux ans plus âgée que celle de Destouches ». Mais ce n'était pas vrai (Id., ib., pp. 211 et 219).
4. « Quoique il eût appris cette langue avec soin, il sentait qu'il pouvait lui échapper une expression incorrecte, et cette crainte me valut le plaisir de le voir quelquefois », dit Mallet.
La première phrase du livre était : Lorsque je considère les bas commencements de la ville de Rome... « M. Mallet fait observer qu'il faudrait mettre les faibles commencements. Holberg se fâcha, disant qu'en latin on écrivait bien « intima principia », et ces commencements bas ou faibles furent la fin de leurs relations. 11 faut ajouter qu'en général, le français de Holberg était meilleur (Voyage de Pologne, Russie, etc., augm. par Mallet, t. IV, p. 286).
3. Legrelle, o. c, p. 39. D'autres traductions parurent àBàlc et à Berlin, à diverses dates (Id., ib., pp. 43 et 47).
parce qu'il était trop français, mais parce qu'il ne l'était pas assez. A côté du Holberg il fallait lui redonner du Molière vrai, en danois d'abord, puis en français '.
Le reste du répertoire suivit sans doute le mouvement : à la fin de 1761, on jouait Zaïre en traduction. Au début de 1773, ce sont des comédiens français qui donnent en français Polyeucte et se disputent si fort les rôles qu'on porte la querelle, parla voie diplomatique ! — devant les comédiens de Paris ^.
Sans vouloir chercher à trop préciser, on peut dire, je crois, que c'est en 1774 seulement que le théâtre danois arriva à s'implanter solidement à Copenhague. La Gazette des Deux-Ponts dit, le 7 février 1774 : « On commence à se familiariser avec les spectacles danois ; ce n'est qu'en s'y accoutumant et en les protégeant qu'on peut parvenir à les perfectionner » ; puis, le 10 avril : « Les spectacles Danois sont à présent très fréquentés ; la Cour donne l'exemple et on regrette moins la Comédie Française » '.
Cercles français. — 11 ne faudrait pas que le nom de ce grand représentant du goût français fît oublier des personnages plus modestes, mais qui ont eu aussi leur rôle : Desroches, qui fonda le Mercure Danois, Reverdil, professeur et secrétaire du roi Christian VII, qui le reprit, ni Roger André '^ou Mallet, professeur de littérature française, dont nous parlons ailleurs '.
i. HoWenjdrbok, 19-21, pp. 120, 133.
Quand un nouveau théâtre s'ouvrit c"n 4747, on donna à Copenhague pendant les deux premières saisons 58 fois du Molicre, 47 fois du Holberg, 33 fois du Regnard, 22 fois du Destouches, 21 fois du Marivaux.
En juin 1748, une troupe française joua du Molière, du Regnard et du Destouches. Il y avait foule et tous les petits-maîtres louaient le nouveau genre. Aux environs de 1730 la troupe tenait bon. Il est vrai qu'elle donnait des opéras-comiques aussi bien que des comédies et aussi des ballets et même des marionnettes (A. Hammcrich, liist. mas. dan., p. 192; cf. Legrelle, o. c, p. 37).
2. Archives de la Comédie-Française ; Conflits des Comédiens deprovince, année 1773 : « Prier Messieurs les Comédiens François de décider si, lorsqu'il y a dans une troupe deux acteurs dont l'un joue tous les amoureux de caractère et l'employ de Monsieur Lekain, et l'autre tous les jeunes premiers comiques et tragiques, et fait tout l'employ de Monsieur Mole, ce dernier doit avoir des prétentions au rôle de Polyeucte dans la tragédie de ce nom, et à qui, s'il a des droits sur ce rôle, doit appartenir celui de Sévère ». — La réponse donnée le dl février fut remise « au S"^ Lavoy, pour la cour de Copenhague ».
3. Le même journal ajoute un peu plus tard (26 mai 1774) diverses précisions :
Le roi continue de protéger le théâtre national, on sait ce qu'on a fait pour assurer des sujets dans les différents genres pour les spectacles Danois. Les sujets ne suffisent pas, il faut des pièces; on a déjà essayé d'encourager les auteurs par des récompenses ; on vient de fixer ici les rétributions qu'ils doivent tirer.
4. Roger a écrit : Lettres sur le Danemark, dont toutefois Reverdil a composé une grande partie, après la mort de Roger.
On trouvera des renseignements relatifs aux hommes de lettres français dans Jul. Clausen, Franske Litleraler i Kobcnhavn pâ Frederik V's tid.
5. Il faisait des cours à Charlottenberg. On lui doit une Histoire de Danncmarc, une
On a dit, et cela est peut-être exact, que les Danois restèrent plus que les Norvégiens en contact avec l'Allemagne. En effet, non seulement ils continuaient à emprunter chez leurs voisins des ouvrages professionnels, mais à peine la littérature allemande prit-elle son essor qu'on s'y attacha. Ainsi Ewald se mit à l'initiation de Klopstock. Les Norvégiens, étudiants, poètes, lettrés, qui, en 1772, fondèrent un cercle littéraire à Copenhague « Det norske selskab », se moquèrent de ces goûts. C'étaient des « Français exclusifs ». La devise qu'ils avaient choisie : « Vos exemplaria grreca » se traduisait pour eux par : lisez les classiques français, et cherchez là vos modèles.
Fasting (Claus) est le type du dévot de l'art français. On a dit plaisamment qu'il « était français, même quand il était dans les vignes ». Etabli plus tard à Bergen, il publia une revue : Feuilles pro<^inciales, dont les articles spirituels sentent bien leur origine. 11 ne manque jamais une occasion d'expliquer à ses lecteurs combien Voltaire est grand, et, en parlant de Montesquieu, il écrit : « Quand un scélérat qui écrit contre Montesquieu est orthodoxe, et que le meilleur et le plus intelligent des hommes est hérétique... ». Le ton montre jusqu'où allait son culte. Il le poussa jusqu'à l'imprudence en écrivant des vers en français. Et cependant — inconséquence des hommes et des choses ! — c'est à un des membres les plus connus de ce cercle : Johan Herman Wessel, un autre fervent de la France, qui traduisait nos auteurs et enseignait notre langue, qu'est due la ruine du prestige de la tragédie française en Danemark et en Norvège. En attaquant, dans une satire mordante, les mauvaises copies qui s'en faisaient, il dégoûta du même coup le public des originaux.
On ne saurait mieux marquer le rôle et le rang qu'avait pris à Christiania la langue française vers la fin du xvm" siècle, qu'en rappelant un fait relatif à un richissime habitant de la ville, Bernt Anker, qui jouait les Mécènes. Pour le flatter et mettre en relief la connaissance qu'il avait du français, un ami lui fit, à l'occasion de son mariage, une traduction française d'un grand poème norvégien, accompagné d'un appendice approprié à la circonstance. La flatterie était ingénieuse, car en 1780, le destinataire fonda une société dramatique privée dont l'action se manifesta d'abord par les représentations d'une pièce de Voltaire. Anker lui-même s'essaya dans le rôle d'acteur français. Après avoir vu Talma à Paris, il ne désespérait pas de l'imiter, ayant pris de lui des leçons de diction et de
Introduction à l'histoire du Dannemarc, ou l'on traite de la Reliyion, des Loix, des Mœurs et des Usaijes des anciens Danois. 11 a publié également Monumens de la Mythologie et de la Poésie des Celtes et particulièrement des anciens Scandinaves (voir Jessen (de), Bibliogr., p. iGo).
maintien. On était alors sous le Consulat. Bonaparte reçut cet hôte de marque et lui demanda très aimablement : « Eh bien, M. Anker, est-ce que vous avez réussi à atteindre le but de votre voyage à Paris » ? Le Norvégien n'avait perdu ni son temps, ni son argent. Il répondit sans hésiter, avec l'à-propos d'un courtisan et l'esprit d'un Français : « En ce moment même, Sire » '.
{• F. Bull, Norsk biograf. leksikon, p. 169. L'anecdote est sans doute rapportée inexactement, car on ne disait pas Sire aux « Citoyens Consuls » .