CHAPITRE PREMIER COUP D'ŒIL EN ARRIÈRE
Au Moyen Âge. — Strindberg, avec un peu d'exagération, à son ordinaire, dit que la Suède fut baptisée par la France '. Il est exact que le roi Biôrn envoya à la Cour de Louis le Débonnaire des délégués qui exposèrent que beaucoup de gens étaient disposés à embrasser le christianisme et que le roi accepterait avec bienveillance l'arrivée des prêtres "^ Anschaire, dont nous avons parlé précédemment, fut envoyé et parût avec enthousiasme. Les relations monastiques restèrent dès lors étroites, malgré les survivances du paganisme. Les premiers couvents, Alvastra, Nydala (xii'^ s.), etc., où toute la vie intellectuelle se concentrait, appartenaient à l'ordre de Citeaux. Mais il ne conviendrait pas d'oublier l'influence des moines Prémontrés ou Dominicains, qui fut générale en Scandinavie^. Les premiers venaient en général de France, les autres au moins quelquefois.
Pour s'être rendus à Montpellier ou à Paris, les membres suédois de l'ordre ne s'étaient pas nécessairement francisés. Quatre fois, durant le moven âge, le siège de recteur de l'Université de Paris fut occupé par un Suédois*. Je ne répéterai pas ce que j'ai dit dans les
1. Les relations de la France avec la Suéde, p. 7 ; cf. p. 14.
2. Vila Anskarii, Auctore Rimberto, éd. Gr. Waitz, Hanovre, 1884, cap. 9, p. 30 (829). Rinibert était un élève d'Ansgar ou Anschaire.
3. L'apparition des Dominicains, dit Schiick, inaugure une nouvelle période de l'histoire de l'enseignement au moyen âge. Les Dominicains accomplissaient d'assez longues études dans un monastère suédois, sous la direction particulière d'un « lector » ; ils étaient ensuite envoyés dans les établissements d'enseignement étrangers, en règle générale à Cologne, Oxford ou Montpellier, et enfin à Paris, oià l'ordre possédait, comme les Franciscains, un Studium générale.
Parmi les nombreux Suédois qui terminèrent dans ce collège leurs études théologiques, il faut citer un jeune Dominicain de Gotland, Petrus de Dacia, à qui Renan a consacré une cliarmante étude biographique (Hist. LUI. de la France, XX.V1II, dans Schûck, Hist. litt. suéd., p. 49).
4. Gustaf Asbrink, La France et la Suéde, Svenska Dagbladet. Upsala, i908, p. 18.
précédents chapitres du rôle respectif du latin et du français. Le CoUeo-ium Upsaliense, fondé en 1285 (rue Serpente), et qui recevait douze jeunes gens, était un des nombreux sanctuaires de la latinité qui peuplaient le quartier latin. Ceux qu'élevèrent ensuite le chapitre de Linkôping (1317) (rue des Carmes et du Mont St. Hilaire) ou le diocèse de Skara (in vico Brunelli) n'avaient pas un caractère différent. Malgré tout, la cinquantaine de boursiers qui y étaient hospitalisés, les étudiants qui se rendaient à Orléans aussi', ne pouvaient manquer, même dans nos Universités latines, de rencontrer des Français et d'apprendre d'eux, fût-ce en contrebande, quelque chose de leur langue. Des jeunes gens curieux et avides de vivre ne poussent pas la discipline jusqu'à se fermer la bouche et s'étouper les oreilles. En tous cas il est impossible d'admettre que ceux-là sont restés tout à fait ignorants de la langue vulgaire, qui ont fait à Paris un très long séjour, y ont enseigné, y sont parvenus même au rectorat^.
Un mariage amena sur le trône une femme de Namur. En 1334, le roi de Suède, Magnus Erikson épousa en effet Blanche de Namur^, de la famille Dampierre, née d'une mère, de la maison royale des Capétiens. Grâce à elle le cardinal Jean de Guilbert eut une grande influence à la Cour. Le conseiller intime du roi était son beau-frère, Louis de Namur. « Cette alliance, dit Strindberg, où sont réunis les écus de France et de Suède, semble la symboliser et présager en même temps l'avenir des deux pays ».
La vérité est que notre littérature n'avait pas attendu cette union pour trouver crédit. Nous en avons une bonne preuve. Nous savons en effet de science certaine, qu'au cours de l'automne de 1302, le duc suédois Erik Magnusson s'étant rendu en Norvège pour s'y fiancer à l'héritière du roi, la reine, voulant lui faire une surprise, lui offrit la traduction d'IVrtm, de Chrestien de Troyes *.
4. Une liste d'étudiants Scandinaves à l'Université d'Orléans se trouve dans les Mém. Soc. Agr. Se. et B.-L. d'Orléans, t. VIII, p. Ga. Elle commence à 4384, et va jusqu'en l(i87. Plusieurs de ces étudiants se rendirent célèbres. Voir Schùck, o. c, p. 18.
'■2. Maître Laurentius de Suecia professait la philosophie et les autres arts libéraux à Paris en 1348, ainsi que Andréas de Suecia, « cum celebritate etingcnli nominis fama » (Siiindborg, o. c, pp. 21-'21).
3. On trouve dans le sceau de Blanche les armes de Suède, de Namur, de Norvège et de France réunies. Mais nous voyons aussi que le roi écrit en latin à sa femme (^V. //., t. III', p. ;'){]). La jeune femme avait amené quelques dames de haute naissance et son frère Louis devint le conseiller intime de son mari.
4. En 1308 suivit un autre roman, Le ihic Frédéric de iVor/nandie, d'un auteur inconnu, mais il était fait d'après une traduction allemande.
En ■I31''2 le poète du duc Erik présenta un troisième ouvrage, Flore et Blanche fleur. L'original était français, mais le traducteur avait eu recours à un roman en pro=c norvégienne. Cf. Verrier, Vers fr., t. III, p. 216-217.
Comment pareille idée fût-elle venue si la réputation de ces œuvres n'eût pas été faite ? Les juges compétents nous disent que dès ce moment la littérature suédoise, jusque-là autochtone ou latine, est teintée de français. Ce ne fut pas seulement notre idéal chevaleresque qui inspira alors l'âme suédoise ; nos productions religieuses, celles de saint Bernard en particulier, l'entretenaient dans la foi. Toutefois, il ne s'agit pas ici des communications entre notre esprit et celui des pays Scandinaves ; nous ne devons considérer que la connaissance qu'on put prendre de notre langue. Or une traduction d'un livre composé en France, mais écrit en latin, que l'auteur soit saint Bernard ou Albert le Grand, n'a sous ce rapport aucune signification sérieuse *.
Je considère comme d'une plus grande conséquence que les hommes d'Eglise aient pris une haute idée de la supériorité de la France, non seulement en matière de théologie ou de décret, mais en matière d'art, et qu'en ^287, un tailleur de pierres, Etienne de Bonneuil, de la corporation de Notre-Dame de Paris, ait été invité à construire à Upsala la magnifique cathédrale qui, depuis tant de siècles, montre à toute la jeunesse studieuse un échantillon du génie de notre pays. Il partit avec une équipe de dix « bachelers » (contremaîtres "?) et d'autant de « compaignons ». Combien il serait curieux de savoir de quelle façon ces maîtres de l'œuvre s'y prenaient pour donner leurs instructions aux ouvriers indigènes ! Il fallait nécessairement qu'une ou plusieurs personnes servissent d'interprètes". Malheureusement nous ne savons rien de l'influence linguistique que pouvaient exercer ces « massons » ni de celle qu'ils recevaient.
Le XVI* SIÈCLE. — On sait qu'au début de l'imprimerie, les Suédois comme les Danois, firent beaucoup imprimer en France. Ils achetaient aussi des livres, latins naturellement pour la plupart^. Il arrivait cependant qu'il se glissât des productions en français dans l'envoi. Gustave Wasa fit venir un médecin de France, Ch. du Paly^. On voit, sous Erik XIV, des artistes français venir à Stockholm et aussi un jardinier, nommé AUart ''.
La Suède restait pourtant bien étrangère encore à notre culture.
1. Sur ces traductions voir Schiick, o. c, p. 54, et Slrindberg, o. c, pp. 26, ItG, etc.