CHAPITRE PREMIER COUP D'ŒIL EN ARRIÈRE
Les relations des maisons nobles françaises avec l'aristocratie lusitanienne remontent très haut. A la fin du xi" siècle, Henri de Bourgogne, arrière-petit-fils de Robert le Pieux, avait épousé une fille naturelle d'Alphonse VI, roi de Castille et de Léon. Dans Guimaràes, les Français [gens du Nord (Franci), ou gens du Midi (Gallici)] étaient assez nombreux pour occuper un quartier. Diverses concessions furent accordées à des croisés français qui avaient rendu des services. A la fin du xii* siècle, les Cisterciens français d'abord établis à Sâo Joào deTarouca (1120) et à Alcobaça [sous le règne d'Alfonso Henriques (1128-1185)] avaient fondé un établissement à Lisbonne. A la même date, les hospitaliers de Rocamadour étaient introduits en Portugal. Alphonse III, qui détrôna son frère en i248, avait épousé la comtesse de Boulogne. Il vivait à la Cour de Saint Louis, et donna à son fils comme précepteur un Français, Aimeric d'Ebrard, de Cahors.
La Normandie, la Picardie, l'Artois, les Flandres commerçaient avec le Portugal, auquel elles envoyaient leurs draps et étoffes. On se rencontrait aussi sur les routes de pèlerinage, à Gompostelle ou à Rocamadour.
Naturellement c'est l'influence littéraire de la France du Midi
1. Voir Francisque Michel, Portugais en France. J'ai composé presque exclusivement ce chapitre à l'aide de renseignements qui m'ont été aimablement fournis par mon collègue Le Gentil, professeur à la Sorbonne, un des plus savants connaisseurs de la civilisation portugaise.
qu'on retrouve surtout chez les poètes portugais d'alors. De là sont venus la cancào, le sirvente, le descort, la tense, la pastorela, la planh '. Mais le Nord a aussi joué son rôle ; le Roman de Troie de Benoît de Sainte More, les poèmes de Chrestien de Troyes, le Roman de la Rose ont été connus et imités. Le cycle breton a joui d'une vogue considérable". Et il ne s'agit pas ici simplement d'une action exercée sur des poètes, mais d'une véritable séduction du monde chevaleresque. On vit des seigneurs portugais prendre les noms d'Artus, de Lancelot, de Tristan, de Perceval. C'est par là que des termes qui peuvent être considérés comme appartenant à la technologie de la chevalerie, sont entrés dans l'idiome : proeza (prouesse), félon, desmesura.
Malgré tout, il n'y a pas lieu d'exagérer l'influence du français sur le portugais archaïque, elle se réduit à l'introduction de quelques mots : chapeu, charma
La. Renaissance. — Au xvi* siècle, en Portugal comme partout, ce fut vers l'Italie surtout que se portèrent les regards des lettrés, des savants et des artistes. Toutefois les événements politiques furent tels que le castillan faillit, sinon déposséder, du moins réduire en vassalité la langue indigène, surtout pendant la domination étrangère, de 1380 à 16i0. L'œuvre des écrivains de cette époque, sauf deux, se partage entre les deux langues.
Il ne peut guère être question alors de rapports avec la pensée française. C'est seulement dans le monde de l'humanisme que des échanges se produisent. Des Portugais enseignent à Bordeaux, à Bourges, à Paris. L'un d'eux, Alvaro da Fonseca, docteur de Sorbonne, devient même recteur de l'Université de Paris (loi7), pendant que Nicolas Grouchy, Elie Vinet viennent en Portugal, non sans y subir du reste quelques avanies. Ces va-et-vient sont, de notre point de vue, à peu près sans importance. Ce sont des membres de la cité latine internationale qui se déplacent, rien de plus^
Dès cette époque, les Portugais avaient de la valeur de leur idiome, porté dans tant de parties du monde, et du rôle qu'il était appelé à jouer, la plus haute idée. Le culte de la langue était une forme de
■1. Voir Michaclis de Vasconcellos, Cancioneiro da Ajuda. Halle, 1904.
'i. L'influence du cycle breton n'a jamais été plus grande qu'au temps de Jean I*''. Elle est venue d'outre-Manclie, le roi ayant épousé une Lancastre. L'ala dus namorados (le corps des amoureux) joua un rôle important à la bataille d'Aljubarrota. L'autre société chevaleresque, dite da !VIadresilva rappelle, par son nom même, le lai du Chèvrefeuille.
3. Les Gouveia sont restés célèbres dans notre histoire pédagogique. Montaigne a décerné à .\ndrc le litre de « Premier principal de France ».
l'amour-propre national. « Qu'elle fleurisse, s'écrie Antonio Ferreira (1527-1563), qu'elle parle, qu'elle chante, qu'on l'entende et qu'elle vive, la langue portugaise, et que partout où elle ira, elle aille, maîtresse de soi, superbe et hautaine ! Si jusqu'ici elle a été basse et sans gloire, c'est la faute de ceux qui l'ont mal pratiquée, oubli de notre part et défaut d'amour » '.
Elle avait pour elle d'abord d'être une parente très proche du latin. Camôens lui-même l'en félicite^ ! Ace caractère d'antiquité, elle joignait le privilège d'être connue dans toute l'Asie et l'Afrique \ Sa richesse, son abondance en mots et en expressions intraduisibles, sa douceur et son harmonie sont célébrées comme des dons incomparables ''. Or l'enthousiasme de tous les panégyristes se trouva soudain justifié, quand, à travers les aventures d'une vie tourmentée, Camôens eut donné son chef-d'œuvre, unique dans le monde moderne. Désormais la langue dans laquelle il avait écrit pouvait subir des influences, elle ne risquait plus de rien perdre d'essentiel de son s'énie, l'idée nationale elle-même s'en trouvant singulièrement renforcée.
i. Voir sa Carta a Pero de Andrada Caminha, où il demandait à l'auteur qu'il renonçât à écrire en espagnol.
'i. Vénus s'y trompe: « quand elle y pense, elle s'imagine que c'est, avec une légère altération, la langue latine » (Lus., ch. i, strophe 33). Les auteurs s'exercent — idée en apparence singulière — à écrire des vers qui puissent se lire soit comme du latin, soit comme du portugais.
3. Aquela linguagem portuguesa que em Europa é estimada, cm Africa e Asia por amor, armas e leis tào amada c espantosa, por justo tîtulo Ihc pertence a monarquia do mar e os tributos dos infiéis da terra (Joào de Barros, 1496-4579). (Cette langue portugaise qui en Europe est estimée, en Afrique et en Asie, par amour, par les armes, par les lois, est si aimée et redoutée ; à bon droit lui appartient la monarchie de la mer et les tributs des infidèles de la terre).
4. Les panégvristes continuèrent donc. On trouvera les textes dans Paladinos da lin guagem (Antologia portuguesa), par Agostino de Campos. Aillaud, 19'21.