CHAPITRE II L'ÂGE CLASSIQUE
Au XVII* siècle, les relations politiques et économiques entre la France et le Portugal devinrent assez fréquentes. On sait comment Turenne prépara l'expédition de Schomberg qui passa en Portugal en 1663 avec quatre mille Français, dont Bouton, comte de Saint- Léger, plus tard marquis de Chamilly, à qui sont adressées les Lettres Portugaises.
En 1666, eut lieu le mariage d'Alphonse VI avec M"'' d'Aumale. Toute une suite française : l'évêque de Laon (plus tard cardinal d'Estrées"), M. de Saint-Romain, ministre de France, les PP. Verjus et Villes, accompagnait la nouvelle reine. D'autres mariages aristocratiques formèrent de nouveaux liens. Des ouvriers français allèrent contribuer à la prospérité de l'industrie indigène'. Nos produits étaient recherchés, nos modes suivies, jusque dans le peuple. On vit des laquais demander à avoir « des chausses à la Schomberg ».
Le canon de la beauté classique, fixé par Boileau, fit son entrée dans le pays avec la traduction de VArt poétique du comte da Ericeira (1697). Boileau non seulement estimait la traduction excellente, u sur le rapport d'autrui », mais affirmait à Brossette que, dans des lettres françaises du traducteur, il n'était pas « possible de rien voir qui sentît l'étranger » ".
Mais quelques années plus tard le Portugal devait entrer dans l'orbite de l'Angleterre. Après avoir été de notre côté dans la Guerre de la Succession d'Espagne, il passa dans l'autre camp, et entra dans la « grande alliance » contre la maison de Bourbon. Le traité de Methwen, de 1703, l'y fixa. Quoiqu'après les victoires de Philippe V l'Angleterre ait fait sa paix séparée et abandonné son allié, c'est de son côté que le Portugal resta tourné.
Pombal lui-même n'osa pas rompre l'alliance. Et, quand le Por-
4. En 1(i(i9, Golberl donne des ordres au sieur Des Granges, consul de France, pour essayer de faire rentrer les ouvriers français qui travaillent dans les manufactures de serges et de droguets.
2. LeL, 10 juin. 1701, lioil., éd. Berrial-Si-Prix, t. IV, p. 343-344.
L'À(;e classique 33
tugal eut refusé quoti lui imposât le Pacte de famille en 1761; ce fut la rupture. Pombal fit instruire une armée à la prussienne par le comte de Lippe, et se défendit contre les Français et les Espagnols.
Rn 1776, la guerre ayant éclaté avec l'Espagne à propos du règlement des afi'aires coloniales, la France soutint son alliée, l'Espagne. L'Angleterre intervint. Puis la paix se signa en 1778. On peut donc considérer que jusqu'à la veille de la Révolution les rapports politiques furent peu favorables au développement des relations intellectuelles.
Mais les unes ne conditionnent pas toujours les autres, vingt exemples le prouvent, et c'est ailleurs, je crois, qu'il faut chercher les empêchements apportés à l'extension de notre langue.
La langue française dans le pays. — Des diverses causes qui portèrent au xviii^ siècle le français en pays étranger, certaines agirent en Portugal comme ailleurs. Nos arts et nos artisans y étaient de plus en plus estimés. En 1716 le comte de Ribeira, ambassadeur, embauchait douze familles françaises pour aller dans l'île de S. Miguel établir une fabrique de lainages. La même année l'écuyer de l'ambassadeur de Portugal sollicite des drapiers, fileurs de laine..., pour les employer dans son pays ' ; un peu plus tard la manufacture royale de soieries est dirigée par un Lyonnais, Robert Godin. Pombal, pour enseigner la navigation et la construction des vaisseaux, engage plusieurs ingénieurs français, notamment Potchet^.
La mode française faisait rage, chez le roi d'abord, qui, ainsi que presque tous les princes de l'Europe, faisait venir de Paris habits, meubles, voitures, vaisselle plate. Dans les grandes maisons de même; un personnel de cuisiniers, de tailleurs, de maîtres à danser était venu de France ^
l. Francisque Michel, Fr. en Port., p. 196-197.
± Id., ib., p. 2i-i.
3. Sur le rôle des Français à Lisbonne vers la fin du siècle, voir Carrera, Tableau de Lisbonne..., pp. 63, 7*2, 90.
L'ouvrage contient des détails sur les malsons qui faisaient le commerce des draperies, des rubans et de la quincaillerie. Toute la librairie était entre les mains des Français et tous les libraires étaient dauphinois. Autour de nos compatriotes venaient se grouper les Flamands, les Brabançons, les Liégeois, les Suisses : « II y a plus de Français, dit Garrère, que de toutes les autres nations ensemble : tous les parfumeurs, la plupart des horlogers, beaucoup de perruquiers, plusieurs peintres, doreurs, orfèvres, metteurs en œuvre sont français ; on en trouve encore parmi les relieurs, les serruriers, les menuisiers et les autres artisans ». Les réceptions de certains d'entre eux attiraient tous les étrangers: « Elles étaient autrefois très brillantes: on se réunissait tous les jours do la semaine; chaque maison avait son jour; on y donnait des repas, des concerts, des bals, mais la révolution de France y a apporté des changements ». En effet Pina Manique devait faire arrêter les négociants Dubié, Gare, Carsenac et Mathevon.
D'autre part le voyage de Garrère complète utilement les indications ffiurnies par
Histoire de la langue française. VllI. 3
34 HISTOIRE HE LA LANliUE FRANÇAISE
Xoiis fournissions mieux et plus. En 1715, Lequien de la Neuville, auteur de V Histoire générale du Portugal (Paris, Annisson, 1700), se rendait en Portugal, où le roi le reçut avec distinction \ En 1741, G. F. L. Debrie père prend le titre de « sculptor regius ». En 1753 arrive une mission scientifique, composée de M. de Chezac, et d'autres académiciens, envoyés par Louis XV ; en 1750 le médecin Pierre Dufou est appelé pour occuper une chaire d'anatomie.
Une influence française persistante est reconnaissable dans le programme de VArcadie, fondée en 1756. La réaction qu'elle prêchait contre le « seicentisme » n'eût rien signifié à elle toute seule, si elle ne s'était accompagnée d'un programme positif partiellement inspiré de Boileau. Jusque dans les protestations contre la décadence du théâtre et l'abus qui y était fait des catastrophes : batailles, naufrages, emprisonnements, exécutions, des apparitions de diables et de spectres, en un mot de tout le merveilleux expulsé de chez nous, il est impossible de ne pas reconnaître l'action de notre goût ".
Francisque Michel. Trois hommes paraissent avoir exercé une influence importante à la veille de la Révolution : Timothée Lécussan Verdier, fils d'un Français et d'une Portugaise, ami de Filinto Elysio, membre de l'Académie des Sciences de Lisbonne et correspondant de l'Institut de France. On l'expulsera en 1808 comme afrancesado ; Jacome Ratton, qui avait fondé et dirigeait avec lui des fabriques de chapeaux et des filatures, auteur des Recordaçùes, l'une des meilleures sources économiques pour le wiii*^ siècle finissant ; et Mathevon de Gurnieu, dont il est question plus haut, qui avait un commerce de lingerie et de cotonnades, protecteur de Filinto Elysio. Sa fille publiera en ISKi ses poésies latines sous le titre de Lyrici lasiis.
i. En 1728, il mourut à Lisbonne.
2. Quel sera l'insensible qui ne sentira pas et en même temps n'admirera pas le sublime de Corneille, le tendre et le pathétique de Racine et le « terrible » de Crébillon ?
Le mauvais goût avait adopté le pire système: dragons, magiciens, navires, incendies, batailles, naufrages, prisons, gibets, démons et spectres étaient les miracles du théâtre. Il y a très peu de temps qu'une Cour polie faisait ses délices de semblables spectacles (Théoph. Rraga, L'Arcadie Portugaise. Porto, 1899, pp. 367 et suiv.).