CHAPITRE III OBSTACLES A L'EXPANSION
Mais, pour que le mouvement poussât aussi loin qu'ailleurs et que l'esprit français du xviii" siècle se rendit maître du Portugal, il eût fallu qu'à côté de la tradition classique les idées philosophiques pussent pénétrer. Or elles rencontrèrent des obstacles presque insurmontables, et c'est ici que nous touchons aux raisons profondes qui restreignirent l'expansion.
Certes il y a lieu de rendre justice au clergé portugais, en signalant ses efforts pour renouveler l'enseignement et, dans une certaine mesure, la science. La fondation de l'Académie d'histoire, la publication par Antonio Verney de La Vraie méthode pour étudier (1746) sont des faits qui l'honorent. Mais, pour s'inspirer des Oratoriens ou de Rollin, il se garda de montrer à l'égard des nouveautés politiques, sociales, religieuses, la curiosité sympathique que leur témoignaient en France tant de membres, voire de prélats de l'Église '.
Des garde-côtes veillaient au maintien d'un cordon sanitaire. Au temps de Pombal, la Mesa Censoria proscrit les œuvres de La Mettrie, Voltaire, Diderot, La Nou^>elle Héloïse. Sous le règne suivant l'Intendant Manique exercera une surveillance plus rigoureuse encore. Toutefois des infiltrations se produisirent malgré tout. Des libraires français faisaient à Lisbonne même de la propagande : Bertrand, Rey, Bonnardel, Guibert, Dubeux, Colomb, Génioux.
PoMBAL ET l'Université. — La grande réforme de l'Université que fit Pombal en 1772 marque une certaine pénétration des idées du dehors. Elle n'accordait aucune place à notre langue. Pombal, sévère pour l'humanisme des Jésuites, étendait son mépris à tout
1. Longtemps les Jésuites avaient joui d'une influence toute puissante. Pombal, luimême, qui les expulsa en 1759, s'inclinait devaist les Dominicains.
Il accorda au Saint-Office le titre de Majesté, et fit de son frère un grand inquisiteur. Jamais les auto-da-fc ne se succédèrent avec plus de férocité. 61 impliquèrent la mise en accusation de ^2 09'2 personnes ! Et, après Pombal, il y eut une recrudescence tle dévotion. Les Jésuites rentrèrent.
;î6 histoire de la languk française
l'enseignement de la Facullé des Arts. Certaines parties de son œuvre lui avaient cependant été inspirées par des renseignements que le médecin Ribeiro Sanches avait envoyés de Paris. 11 y a plus. Pour une grande part des disciplines auxquelles on faisait place, les manuels et les œuvres venaient de chez nous. On n'inscrivait pas le français au programme, on établissait celui-ci de telle façon que les maîtres ne pouvaient guère s'en passer. Au verbalisme succédait l'observation, aux logomachies scolastiques le raisonnement scientifique. C'était l'esprit philosophique français qui s'imposait bon gré mal gré' ; la langue qu'il parlait était même recommandée à certains'.
Infiltrations quand même. — D'autres propagandistes portèrent làbas notre pensée. C'est Corneille, dont deux pièces : Le Cid et Cinna, sont traduites par Manuel de Figueiredo (1 723-1801); c'est Racine, dont VAlhaUe est mise en portugais par Francisco José Freire (1762); c'est Molière, dont on a une version de Tartuffe (1768) et du Bourgeois i^entil/iomm^ Ç\1Q9) dues à Manoel de Souza; c'est Boileau, dont le Lutrin est imité dans Hyssope de Di'niz da Cruz e Siiva (1769); c'est Fénelon, dont on fait passer en prose et en vers le Télémaque{\ll^, 1780).
Mais on remarquera la date tardive de ces traductions et leur petit nombre. Il suffît de jeter les yeux sur cette courte liste pour se rendre compte que jamais le Portugal ne s'est précipité sur les modèles français comme d'autres pays sans tradition littéraire.
Il eut bientôt son foyer de culture dans l'Académie royale des Sciences fondée en 1780 par le duc de Lafôes, aidé du botaniste Gorrêa da Serra. Le duc, longtemps exilé, avait vécu une grande partie de sa vie en Allemagne, alors que ce pays était tout entier sous l'emprise de l'esprit français.
C'est l'époque où Voltaire passe en portugais. Son Charles XII avait été traduit en 1739; Les Scythes en 1781; Zaïre en, 1783; Mahomet et Alzire en 1783 ; La Henriade en 1789; Bruius en 1790^.
i. Sur la pénétration des idées pliilosophiques, voir l'ouvrage très important de Hernani Cidade, Ensaio sûbre a crise mental do seculo XVIII, Goimbra, 1929. L'auteur insiste sur les précurseurs et les continuateurs de Verney, en particulier sur Fr. Manuel do Cenâculo, collaborateur de Pombal dans la réforme de l'Université et provincial des Franciscains (p. 83).
2. Les Statuts de 477"2 ont contribué indirectement à répandre la connaissance du français. Voir p. 59 : « Na reforma do ensino superior, em 1772, ainda o latim e o grego baviam de ser exi<jidos aos médicos c aos matemâticos, cmquanto as linguas inglcsa e francesa eram apenas insislentemento recumendadas ».
3. Le libraire Roland publie à la lin du siècle la collection du Theatro eslraiigeiru qui renferme : Le Cid par A. J. de Paula ; L'Avare de Molière ; Le Joueur de Regnard ; Le Père de fainille de Diderot; Les Deux Amis de Hoauuiarchais ; Al:ire de Voltaire. Je trouve cette indication dans le Dicchmario ljibli<>yra[thicu portwjuez de Innocencio
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Il est vrai qu'on ne serait pas en peine, en étudiant BulFon ou Raynal, de trouver la contre-partie, je veux dire des inspirations portugaises dans nos livres.
Conclusion. — Nous en avons dit assez pour que le lecteur aperçoive jusqu'où alla la pénétration de l'esprit français en Portugal. Mais, comme nous l'avons déjà (ait remarquer ailleurs, le grand nombre des traductions, loin de prouver la diffusion de notre langue, montre qu'elle était peu familière. Et en fait, le Portugal ne s'est jamais fort engoué du français. Si on consulte le catalogue de Stengel, on n'y trouve que peu de grammaires, celle de De Lima (Lisbonne, 1718, S". St., n" 249), et celle de Durand (Porto, 1767, Id., n° 393). Il faut toutefois y en ajouter d'autres, ainsi : Arie da lingoa francesa... offerecida a S''" Da Violante Manrique de Mendonça por Joâo Da Costa (Lisbonne, 1679, Bib. Nat. X. 12i0 a).
Et pourtant, dès le xviii* siècle, les écrivains qui comptaient, tous puristes, se sont déchaînés contre la gallomanie, même Garçào, le théoricien de l'Arcadie et le patron du goût français, même Filinto Elysio, le traducteur des Fables de La Fontaine, qui fera connaître plus tard à ses compatriotes Les Martyrs de Chateaubriand. Comment expliquer leurs colères ?
En contraste avec ceux qui admettaient les emprunts utiles, comme Francisco José Freire (1719-1773)', Filinto Elysio se montre comme un nationaliste fanatique, qui oppose l'archaïsme et le latinisme au gallicisme. 11 se déchaîne contre ce dernier, il le parodie et l'invective : « Secouons du langage, des écrits, toutes ces locutions étrangères, cette pacotille (mot à mot : cette flandraille), débarrassons-nous de cette teigne qui nous démangeant défigure le noble visage de l'idiome lusitanien »-.
A titre de spécimens des emprunts français, nous citerons ceux
Francisco da Silva, mais il ne donne pas la date des pièces qui ont paru séparément (voir t. VII, p. -298).
4. Ces puristes pèchent maintefois par excès, condamnant comme termes nouveaux et introduits par la mode qui règne dans la littérature présente, certains mots qui ont déjà beaucoup d'années et même des siècles d'ancienneté. L'auteur donne comme exemple « reproche » (Candido Lusitano, 17-19-1773).
"2. Caricature du langage à la mode :
Eloqviència, Monsieur, tem alto rango E' o afare do dia. Os meus élevés Belos espir'tns, chefes do bomgosto Teem dado a linguagem lais nuanças Que nunca em golpe de olhn remarcarain Os antigos, na afrosa obscuridadc.
(De Arle poelica. p. (>9 de l'édition de <S2(j.)
que donne un des critiques modérés, Francisco José Freire ' : abandonar, afares (affaires), bclas letras, belezas de elofjhència, bomgôsto, cadete, dessert, possagem (morceau d'un auteur), suplantar, resurce.
Concluons hardiment : Le Portugal n'est pas un des pays où la langue française a exercé tvranniquement son empire. Ce n'est pas que son influence ne s'v soit pas fait sentir, mais jamais on n'y a professé pour elle cette admiration qui mettait ailleurs la langue indigène dans une situation réduite et inférieure.