Gallo crocitanti (Au Français croassant
5. Alex. Schurr, Le duc d'Anjou Henri I!l, Roi de Pologne, dans La France et la Pologne à travers les siècles, p. 1-i.
Histoire de la langue française. VIII. 29
Suites de l'aventure. — Néanmoins cette aventure ne fut pas en tout point malheureuse. C'est à partir de cette date que Polonais et Français ont commencé vraiment, sinon à s'estimer et à s'aimer, du moins à connaître leur existence réciproque. Le français y gagna de devenir — loin derrière l'allemand — une langue à apprendre. Mais l'italien, assez à la mode depuis le temps de la reine Bonne, fille du duc Sforza, avait l'avance '.
De plus, le latin continuait à dominer l'une et l'autre ; il servait de langue oflficielle, comme langue des lois ; il n'était même pas rare qu'on l'emplovât dans les relations habituelles de la vie. De simples artisans v avaient recours. C'était à la fois la langue de la culture et des relations.
Les instituteurs français n'ont été longtemps que des isolés. On en signale quelques-uns au xvi* siècle : Statorius, qui résidait à Pihczow, et fut anobli sous le nom de Stoinski, dont les descendants continuèrent à vivre en Pologne, comme les Alcyat, etc. "^. Paul Franco, de Bruxelles, demanda au Conseil de Dantzig l'autorisation de donner l'enseignement en français. La supplique et la réponse qu'v fit l'autorité, sont également dignes d'attention. Il se proposait d' « instruire la tendre âge désireuse d'apprendre à bien et naïvement lire, parler et peindre françois, à dicter missives, former obligations, cédulles, quittances françoises ». Il lui fut répondu qu'on accédait bien volontiers à son désir, car cette langue « était la plus importante de toutes, aussi bien pour les étudiants que pour les marchands et les voyageurs « ^.
Polonais en France. — Dès le xvi* siècle des Polonais avaient séjourné en France '*.
Un événement dynastique, dont les conséquences eussent pu être appréciables, se produit alors. Une ambassade française, à la tête de laquelle se trouve Jean de Balagny, fils naturel de Montluc, évêque de Valence, est envoyée en Pologne par Catherine de Médicis, afin de demander a Sigismond-Auguste la main de sa sœur Anne pour le duc d'Anjou. Les membres de l'ambassade furent de Charbonné,
i. Marquis de Noailles, o. c t. I, p. 40.3-406. La comtesse Potocka appelle encore l'entresol une mezzanine et ajoute : « Beaucoup de termes d'art polonais furent empruntés à l'italien, les grands seigneurs faisant venir d'Italie leurs architectes, leurs sculpteurs, etc. « (^Mémoires, p. 428, note).
i. Rrùckner, GeschiclUe der polnischen Lilteralur. p. 42.
3. Gebauer, Gescliichte des franzuzischen Kultureinjlusses, p. 216. Cf. Wilmotte, Pourquoi il f. parler fr., p. 9.
i. Tabourot des Accords nous parle d'un aubergiste qui avait fait peindre sur son enseigne deux poulets noirs, armes parlantes, qu'il fallait lire Aux Poulots noirs. Aux Poulonois (Les Uujarrures, p. 44-15).
du Belle, bailli de Valence, et Jean Choisnin, le secrétaire de Montluc. Sur la réception qui leur fut faite en Pologne, Choisnin a laissé un Discours au çf-ar, où il raconte que nos envoyés furent hébergés par « le maistre de la chambre dudict seigneur Roy en la maison d'un sien neveu » et que « l'oncle et le neveu ont esté toujours de nostre parti ». Il ajoute : « aussi parloient-ils aussi bon françois comme s'ils eussent esté nés dans Paris » \
Leur nombre ne fit que s'accroître peu à peu avec le temps : Jean Zamoyski vint à Paris pour y faire ses études. Le poète Jean Kochanowski y vécut aussi pendant quelque temps, et il connut Ronsard, qu'il célébra même en vers latins'. Kochanowski fréquenta les cours du Collège Royal, où Ronsard et la Pléiade avaient leurs « petites entrées ». 11 s'intéressa par-dessus tout à la poésie et, en 1559, il publia, dit-on, une Elégie sur la France ^ Au début du xvii* siècle (il y est déjà en 1608) vint à Paris un peintre-graveur polonais, Jean Ziarnko, plus connu sous son nom français de Jean Le Grain, que sous son nom polonais ; il se rendit célèbre à la Cour*. Un certain nombre de seigneurs polonais fréquentaient aussi la Cour de nos rois. Les Radziwill et les Mvszkowski sont reçus dans l'intimité de Fontainebleau. Des évêques polonais se trouvaient dans le milieu de la reine ; certains de ces visiteurs distingués s'arrêtèrent longtemps à Paris. Parmi eux on ne peut se dispenser de citer Jacques Sobieski, père du futur Roi de Pologne, qui assista en observateur avisé aux événements qui suivirent la mort d'Henri IV.
Quelques apports polonais dans la langue française rappellent ces fréquentations; ce sont deux noms : patin, expliqué dans le Dictionnaire de Maczynski (1564), comme petite pantoufle de femme, et rapière.
Ce n'est pas seulement en Pologne que la langue française commença à se diffuser, dès le début du xvi* siècle, si l'on en croit Dupréaux, on lui a fait aussi bon accueil dans les Pays baltes^.
1. Marquis de Noailles, Henri de Valois et la Pologne en i5'27, t. I, pp. 78 et suiv.
2. Voir Bruckncr, o. c, p. 72, et surtout Mansuv, Le Monde slave, pp. -43 et suiv.
3. Casimir de Woznicki, o. c, pp. '10 et 11. Notez que, dans une étude récente et très poussée Marva Kasterska (Revue Mondiale du 15 janv. 1931) soutient que jamais le poète n'a vraiment écrit en français.
4. A. Potocki, Jean Le Grain, dans La France et la Polocfne à travers les siècles, pp. 21-23.
5. Il sera peut-être utile de rappeler à ce propos que ces provinces inquiétées sans cesse par leurs voisins — la Russie, le Danemark, la Suède — demandèrent poua la première fois secours au roi de Pologne Sigismond-Auguste en 1561. Un traité fut signé à Wilno, en vertu duquel les Pays baltes reconnaissaient la suzeraineté de la Pologne et leur réunion à la Llthuanie, se réservant le droit de maintenir les institutions existantes, les libertés des autorités civiles et ecclésiastiques et surtout la religion protestante ;
« Le triomphe de la Réforme y trouve déjà le français, langue littéraire des classes cultivées, intronisé dans tous les manoirs des familles nobles, héritières des fiefs monarchiques sécularisés. Il n'est pas moins en honneur dans les villes, auprès des membres du haut négoce, de la bourgeoisie opulente, lettrée, privilégiée. Les Archives de Reval et de Riga, plus encore que celles de Mitau, témoionent d'une connaissance approfondie du français d'usage courant, pour les relations épistolaires de famille et de société. Le duc de Courlande, Jacob Kettler, l'emploie à la rédaction d'un petit traité d'éducation d'un prince et d'un minutieux programme d'études destiné au précepteur de son fils. 11 s'exprime avec exactitude et précision, et insiste fortement sur la valeur éducative du latin et surtout du français. C'est ce jeune prince si soigneusement élevé qui parut plus tard à Versailles, en compagnie de quelques jeunes gens des premières familles du pays et sous la protection particulière de la princesse Palatine, duchesse d'Orléans. A son retour, son goût très vif pour les habitudes françaises s'est marqué par de constants eS'orts pour les introduire à sa Cour, non sans succès, s'il faut en croi.re les flatteuses déclarations de plusieurs hôtes étrangers, charmés des agréments de ce petit Versailles »,
Nous voyons qu'en Courlande — Etat vassal de la Pologne depuis 1361 — le français était la langue des classes cultivées de ce Duché. L'affirmation de Dupréaux se rapporte certainement à l'une des époques les plus florissantes de l'histoire de ce pays. Gustave- Adolphe, lancé dans la Guerre de Trente ans, ne dispute plus à Sigismond 111, Roi de Pologne, la suzeraineté. Le pays en profite et s'enrichit rapidement par le commerce qu'il fait avec les pays voisins. Cette période se prolongera à peu près jusqu'à l'avènement de Charles Xll de Suède, qui voudra s'emparer de ces provinces.
Gothard Kettler obtint le titre de duc de Courlande et de Lieutenant du roi. A la mort du dernier duc de la Maison de Kettler, la Courlande devait être incorporée à l'Etat polonais. En to69, l'Union de Lublin confirma ce pacte d'Union éternelle de la Litluianie avec les Pavs baltes.
Quant à la Ville de Riga, elle ne reconnut la suzeraineté du roi de Pologne, Stéplianc Batory, qu'en 1o81, lorsque celui-ci vint l'assiéger.
Remarquons, du reste, que les Provinces balles n'ont jamais appartenu en entier à la Pologne. A la fin du xvi*^ siècle, ces terres avaient trois souverains :
A la jRu^sie appartiennent Narva, Dorpat et les pays circonvoisins.
A la Suéde appartiennent Reval et une partie de l'Esthonie.
A la Pologne appartiennent Riga et la province désignée sous le nom d'Inflantes (plus tard, le gouvernement de Witebsk).
Quant à la Courlande, elle est régie par ses ducs, vassaux du roi de Pologne.
Marie-Louise de Gonza.gue. — II parait certain que, tout en se servant de leur latin, les étudiants qui venaient de Pologne à Paris, à Sedan', ou ailleurs, n'étaient dès lors pas fâchés d'y ajouter quelque connaissance du français. Sorbière rencontra, dans un voyage entre Paris et Calais, quelques gentilshommes de ce pays, avec lesquels il fit route, « qui parloient bon Latin, et qui ne s'expliquoient pas mal en François » ". Les fils de Sobieski, qui visitèrent Paris en 1646, avaient lu, outre les Latins, V/m^entaire général de l'Histoire de France par Jean de Serres.
Le Roi Ladislas IV cherchait à épouser une Française ^ Il finit par se décider à demander Marie-Louise de Gonzague^; dans cette intention il envoya en France une députation ayant à sa tête Morsztyn(l 620-1701), le grand-trésorier de la Couronne, qui savait si bien le français qu'il se hasarda plus tard à traduire Le 6V(^(1661)\
La nouvelle Reine partit pour la Pologne en 1645, avec une nombreuse suite de dames d'atours et de demoiselles d'honneur : M™^ des Essarts, M™* de Langeron, avec leurs filles, M™* d'Aubigny, M'"' de Leuze, M"" de Maiily, fille de la duchesse de Croy, M"« de Guébriant et la petite Marie d'Arquien, fille d'une ancienne institutrice de Marie-Louise, laquelle, âgée à peine de quatre ans et demi, emmenée par charité autant que par amitié, s'en allait vers sa destinée. Toutes ces jeunes filles épousèrent des Polonais. La véritable expansion du français en Pologne date de la douce tyrannie qu'y exerça « le pensionnat )) de Marie-Louise''.
i. Voir Tallemant des Réaux, Histor., t. IV, p. 392.
i. Relation d'un uoyage en Angleterre, p. 6.