‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 358 sur 595 · Bull, de la Soc. Hisl. Prot.fr.. 1891, XL, p · texte numérisé non relu

Bull, de la Soc. Hisl. Prot.fr.. 1891, XL, p

de ces belles dames qui a assuré le succès de notre langue dans les milieux polonais » '.

Les leçoxs d'une statistique. — Dans un travail digne de tout éloge, M'"* Gayl a fait, à l'aide de recherches prolongées dans les divers dépôts d'archives, publiques et privées, le dénombrement et l'histoire sommaire des Français établis à Varsovie de 1635 à 1700. Elle en a relevé quatre cent treize. Un graphique permet de suivre l'accroissement rapide de leur nombre de 1660, où ils ne sont pas encore tout à fait quarante, à 1682, où ils sont cent. Un léger déclin vient ensuite. En 1692 le total descend à quatre-vingt-dix pour se relever à cent en 1693-169 i. Après cela chute brusque. En 1700 on n'en compte plus que trente'".

L'on peut supposer que plusieurs de ces Français sont venus h la Cour des rois de Pologne, tantôt à la suite des reines, tantôt mandés pour le service de Leurs Majestés Royales, puis qu'après s'être constitué à la Cour des relations et un commencement de fortune, quelques-uns s'établissaient pour leur propre compte, soutenus et protégés par les souverains.

Considérons en premier lieu les ecclésiastiques, qui ont peut-être commencé leur carrière en Pologne, en qualité d'aumôniers, de confesseurs de Leurs Majestés Royales. Leurs services ont dû être appréciés, car les chroniqueurs de ce temps mentionnent plusieurs curés français ; ainsi Jacques Eveillard, qui fut curé de l'église de la Sainte-Croix à Varsovie, de 1674 à 1680 ; Paul Godquin, qui est supérieur des PP. Missionnaires à Varsovie, de 1673 à 1676 ; en 1679, il remplit les mêmes fonctions à la Maison des Missionnaires à Chelm. Nicolas Lecoupeur, « sacerdos Congregationis Mission, ad ecclesiam S. Crucis Varsavite », qui rend de grands services à ses compatriotes : il traduit du français le testament de Charles Marchant, négociant, administre Pierre Desnoyers, et devient plus tard l'exécuteur de son testament ; il est le confesseur de M""" P. M. Tact- Debuisson, qui couche sur son testament les PP. Missionnaires pour une somme assez importante. 11 faut remarquer en passant que, d'une façon générale, les Français établis en Pologne font preuve d'une grande libéralité vis-à-vis des églises ; les gens prennent ainsi souci de leurs âmes. Par exemple, Pasquina-Marie Tact- Debuisson, chambrière de S. M. R., prie expressément dans son testament de dire, après sa mort, pour le repos de son âme, 200

2. Un autre grapliique permet d'apercevoir d'un coup d'œil la durée du séjour. Les longs séjours dominent nettement à partir de 4661.

messes et de distribuer aux pauvres 100 florins polonais. Elle laisse d'ailleurs toute sa fortune, soit 37 000 florins aux PP. Missionnaires, à condition de payer une rente viagère à ses deux nièces et à l'une de ses servantes. Il est vrai qu'en 1696 ce don lui paraîtra peut-être excessif, car elle modifiera un peu son testament. Jean Loupia, marchand de Varsovie, prie aussi ses enfants, en mourant, de faire dire, le jour de sa mort, 100 messes, et le jour de son enterrement 200. On cite d'autre part plusieurs supérieures d'hospices, telle cette Françoise Duelle, qui est à la tête d'un « Orphanorum Ilospitalis ». Elles se recrutent probablement parmi les jeunes fdles françaises élevées par les Sœurs Yisitandines (connues sous le nom de « Demoiselles Françaises ») dont elles grossissent volontiers les cadres. Ainsi Françoise Loupia y entre en 1696 sous le nom de Sœur Jeanne et apporte à cette maison une dot s'élevant à 300 « tynfs » (monnaie en cours à cette époque).

On trouve également dans les actes polonais de ce temps de nombreux secrétaires de la famille royale qui portent souvent des titres multiples : « secrétaires et conseillers ». Tel par exemple ce Pierre Desnovers, « consiliarius et thesaurarius ac intimus secretarius » de la Reine Marie-Louise, qui est en même temps le fondé de pouvoir de plusieurs familles françaises. Tout en rendant à la reine des services, même d'ordre matériel — il lui avance 30 000 florins polonais lors de l'invasion suédoise — il cultive les belles-lettres et c'est à lui qu'on attribue les Lettres à Ismaël Bouillaud. Tel aussi ce Michel Rihovey, « secretarius, mercator civis varsoviensis », que le Roi Jean Sobieski voudra désigner pour tuteur des enfants de son médecin, L. Corady. Claude Révérend porte le titre de « Domus Serenissima? Reginalis Maiestatis prœfectus ».

Citons ensuite les membres de la maison militaire du Roi. Parmi ceux-ci nous trouvons d'abord un certain Dallerac, « nobilis Polonus S. M. R. secretarius », qui obtiendra de la Diète de 1683 le titre de « capitaine du Régiment d'Infanterie du prince Jacques, fils aine de S. M. R. ». Ce qui recommande bien ce personnage, c'est son attachement à la patrie : il ne prête pas serment à son nouveau maître, fier de « l'honneur que lui a fait la République ». Voici encore Martin Duhart, « trompette de Sa Majesté Royale », qui prie, en mourant, que sa défroque militaire — sa trompette garnie de glands, son écharpe et son épée — « soient suspendues à l'Eglise, comme souvenirs d'un fidèle soldat du roi ».

Il est nécessaire de remarquer que les médecins de la Cour de Pologne sont pour la plupart français. Est-ce parce que la médecine, dans ce pays, était encore à l'état embryonnaire ou bien parce

que les reines françaises aimaient mieux confier le soin de leur santé à des compatriotes? En tous cas les chroniques de l'époque citent plusieurs médecins originaires de France, Ainsi Auguste Conrad arrive en Pologne avec Marie-Louise, en 1646. Les actes polonais le

désignent sous le nom de « Clarissimus vir Sacr?e Reginalis

Maiest. Poloniae et Sueciae consiliarius et supremus medicus », et à partir de 1671, « protomedicus » de Sa Majesté Royale. Les chroniques polonaises du xvu* siècle citent souvent son nom. Un autre médecin français est Jean-Baptiste Boucher, « prim. olim Hospitalis Dei Lutetiae Parisiorum chirurgus, ad praesens celsissimi principis aug. Hieronimi comitis in Wisnicz et Jaroslaw^ Lubomirski Sacri Romani Imperii principis supremi Regni thesauri medicus ». Il fut, d'après les actes de la « Couronne », le médecin du roi Jean III et d'Auguste II. On trouve enfin le nom d'un certain Albert Simonnet, chirurgien de S. M. R., représentant de cet art inférieur, mais nécessaire. Membre très influent de la colonie française de la capitale, bourgeois de Varsovie dès 1680, il fait son testament en 1708, parce qu'il « se trouve, dit-il, dans un pays plein de peste où tous les jours l'on meurt subitement ».

Après les courtisans, les dames d'atours, les chambrières, etc., viennent les fournisseurs attitrés de la maison royale : perruquiers, — comme Etienne Dagobert, qui fut le serviteur fidèle des trois rois polonais : Jean-Casimir, Michel et Jean III, — les confiseurs, parmi lesquels on trouve Jean Payet, « Ludovicee-Mariae aulicus... confector conditorum », etc. On peut rattacher à cette catégorie les cuisiniers, qui devaient être fort estimés à la Cour des reines françaises, point du tout habituées à la cuisine polonaise, qui leur paraissait lourde et indigeste. C'est ainsi que Jean Dubisson, « cocus » de sa Majesté Royale, recommande deux compatriotes, ses collègues, originaires d'Orléans : I. Piatt et I. P. Lamotte. Tous ces gens arrivaient vite à se constituer des fortunes assez rondes et s'établissaient restaurateurs, confiseurs, etc. Jean Payet réclame, par exemple, à un certain Graty la restitution d'une caisse remplie d'argent et d'objets précieux pour la somme de 4 430 thalers impériaux, caisse qu'il lui avait confiée pendant les troubles intestins de l'année 1674.

Les artisans français résidant en Pologne sont plus nombreux qu'on ne serait porté à le croire. Ils sont boulangers, coiffeurs, tailleurs, doreurs, joailliers, etc. Ils n'habitent pas seulement Varsovie. Charles Seguin, boulanger, est bourgeois de Jaroslaw ; son père peut lui laisser à sa mort une somme de 1 000 zlotys dont il sera, hélas, obligé de dépenser 200 en procès à cause de son fils Histoire de la langue française. VIII. 30

« criminel », selon son propre a^eu. Charles Budet confie à son collèo-ue Nicolas Drion de Hambourg la taille de quatorze diamants « pour les faire brillantcr », ne pouvant probablement pas faire exécuter ce travail sur place. On trouve même des marchands d'instruments musicaux, tels par exemple ce Jean Sardin « musicus mercalor civis varsoviensis ».

Une place à part dans la colonie française est tenue par les négociants en gros et les banquiers. Ils ont de grandes maisons de commerce et font un trafic important avec l'étranger ; les marchandises qu'ils font venir sont surtout des soieries, des objets de mercerie, des tissus de toute sorte. Citons en premier lieu Charles Marchant, personnage très en vue à Varsovie, « mercator curiensis Ludovicœ-Mariae... maître de la garderobe de la feue reine Louise- Marie ». Il arrive à se constituer une grande fortune et peut donner en dot à sa fille iO 000 zlotys. A la municipalité de Dantzig il a prêté un fonds de 11 000 florins. Sa nièce obtient aussi grâce à ses libéralités 10 000 florins. Léguant le gros de sa fortune à son neveu Stanislas Karwowski, il n'oublie pas l'ordre des PP. Missionnaires. Une autre maison de commerce est réputée sous la firme « Daniel Forment ». Ce Formont et son frère Jean ont d'ailleurs un autre établissement, à Dantzig, qui porte le nom de a Jean et Daniel Formont et C°, banquiers ». Ils rendent des services à des magnats, mais la Cour est aussi en relations constantes avec eux, ainsi que les négociants du pays. François Drion et son frère Nicolas font un commerce de soieries ; ce dernier est établi à cet effet à Hambourg ; ils sont en rapport très étroit avec les négociants de France, de Hambourg, d'Anvers, etc. Fr. Drion est bourgeois de Varsovie dès 1693, mais déjà en 1695 il obtient le titre de « vigintivir » que lui confère la municipalité de cette ville. Jean Louis Pia tient aussi une large place dans la société française de Varsovie ; il entretient des relations suivies avec la maison Formont et Gautier, à Dantzig. Très riche, il fait des prêts d'argent, et maints chevaliers et commerçants lui doivent des sommes importantes « pro variis mercibus ». Il prend une part très active à la vie municipale et se trouve titulaire de diverses dignités. C'est son fils Joseph-Benoît qui lui succède dans les affaires. Ses enfants seront aussi des bourgeois très honorables de la ville de Varsovie.

L'on voit d'après ce qui précède que des Français sont véritablement implantés dans le Royaume de Pologne : ils sont presque tous des gens intelligents, sérieux, actifs, et peuvent arriver sans trop de peine à la fortune. Mais — comme cela se produit dans toutes les émigrations — parmi les gens honnêtes se sont glissés un certain

nombre d'aventuriers. Ainsi Jean Leffébure, malgré le titre de (( sartor curiensis, mercator incola varsoviensis », refuse de demander le droit de cité, bien que le syndic lui rappelle qu'il lui est interdit de faire concurrence aux marchands de la capitale. Il donne pour prétexte les difficultés qui surgiraient devant lui au moment où il devrait recueillir l'héritage de ses parents. Il fait beaucoup de dettes qu'il se garde bien de payer, aussi ne s'étonnet-on point de le voir périr de mort violente. Sa pauvre femme s'enferme à sa mort dans un couvent. Jacques Lebrun, lui, est en difficulté avec la municipalité ; il ne paie pas l'impôt établi sur les vins, si bien que nous le voyons obligé de se sauver de Pologne en juillet 1693, fuyant la justice qui le guette pour l'assassinat de son cousin Jean Melin. Il ne manque pas non plus d'usuriers qui refusent de restituer les objets donnés en gage, etc. Mais l'on peut dire d'une façon générale que ces individus peu recommandables ne sont guère nombreux.

Ce tableau succinct, que l'étude de M"" Gayl nous a permis de donner et dont on serait fort embarrassé de fournir un équivalent pour Berlin ou Hambourg, nous permet de constater que la colonie française, contrairement à celle du xvin^ et du xix* siècle, appartient surtout à la bourgeoisie ; c'est la gent laborieuse et commerçante, abstraction faite de l'entourage des rois, qui s'établit dans le pays. 11 faut attendre encore pour trouver en Pologne d'innombrables abbés et précepteurs en tout genre.

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