CHAPITRE II LE XVI« ET LE XVII* SIÈCLE
Une longue période de temps sépare les premières pénétrations dont nous venons de parler de l'époque où l'influence française exerça une action importante. Ce n'est en effet ni au xvi^ ni au XVII* siècle que cette influence, longtemps négligeable, recommença.
Au moment où Charles-Quint entourait la France de la ceinture de son immense domaine, castillan, aragonais, bourguignon, autrichien, italien ; où l'Espagne, solidement installée dans presque toute l'Amérique du Sud, était sur le chemin de l'Empire du Monde, la langue française ne pouvait espérer la prééminence sur l'espagnole. On a cité souvent le jugement de l'Empereur sur les divers idiomes qui lui étaient familiers. En admettant qu'il ait été exactement rapporté, il signifie simplement que Charles avait gardé pour le langage dans lequel il avait été élevé, le nôtre, un penchant naturel et qu'il lui paraissait le plus convenable aux relations de famille et de société.
Mais ce n'était pas déprécier l'espagnol que de s'en servir pour parler à Dieu, au sein duquel l'Empereur tout-puissant finit par se réfugier. Et on serait fort empêché sans doute de citer des actes de lui qui en Espagne aient eu pour but de ravaler et pour effet de desservir la langue castillane, quoique, dit-on, il la sût assez mal. Au reste nulle pression n'aurait pu influencer l'orgueil espagnol et par déférence le porter à céder aux préférences linguistiques d'un maître qu'on avait longtemps considéré comme un étranger et que ses entreprises tinrent presque toujours éloigné du pays. D'autre part, c'est sans prestige que le prisonnier de Pavie vécut en Espagne, où ses fils lui succédèrent dans les mêmes conditions.
Philippe II, élevé en Espagne, avait appris le français dans son enfance, et ne se trouva pas dépaysé dans ces Pays-Bas qui allaient subir de si horribles persécutions. Mais la part de sa vie qu'il donna aux choses de l'esprit fut plutôt employée aux arts qu'aux lettres. Et il ne faut pas oublier que c'est sous son règne que fut publiée la fameuse Pragmatique de loo9,qui, parcrainte de l'hérésie, interdisait
aux jeunes Espagnols d'aller étudier dans les Universités étrangères, à l'exception de quelques-unes — qui n'étaient pas en France, naturellement. Elle coupait les ponts. L'Inquisition se chargea du reste.
Pour des raisons politiques et littéraires très claires, les Français ont peut être plus appris l'espagnol que les Espagnols le français; le nombre seul des livres dont ces derniers eussent pu s'aider le dit assez. Point de grammaire française en Espagne avant 1565', et les livres qui paraissent alors sont insignifiants, comme nombre et valeur.
C'est l'Espagne qui agit alors sur la France, ainsi que nous l'avons déjà montré". Cette influence a été depuis vingt ou vingt-cinq ans l'objet d'études si nombreuses et si poussées que certains résultats principaux ont fini par être connus même de ceux qui n'ont lu que Le Cid^. Les bacheliers eux-mêmes, s'ils ignorent Guzman d'Alfarache, Gongora, Quevedo, Tirso de Molina, Alarcon, Calderon, connaissent vaguement les noms de Cervantes, de Lope de Vega, et comprennent qu'une nation orgueilleuse, qui avait de pareils hommes, n'était point encline à s'inspirer de d'Urfé ou de Hardy. Elle fournissait des modèles et n'en demandait guère.
Gongora et le gongorisme pouvaient être une erreur de goût, mais le raffinement de ce style était poussé aussi loin qu'aucun précieux pouvait le demander. Dans la conduite d'un homme du monde, si Faret faisait loi, Baltazar Gracian ne lui cédait en rien, et l'étiquette espagnole, la formalidad nationale n'avait rien à apprendre de nos manières de Cour, tout au contraire^. Cervantes disait en 1617:
1. A celle dale on trouve le livre de Baltazar de Sotemayor : GranuUica en reglas muy proveclmsas y iiecesarias para aprender â leer y cscrivir la lengua francesa, conferida con la castellana. Inipressa en Alcalé de Henares, cliez Pedro Rollez y Francisco de Gorrncllas, dDHo, in-8". Le nom de l'auteur est dans le privilège. J'ai trouvé ce manuel, insignifiant d'ailleurs, à la Bib. Nat'^ de Madrid, R. 9599. Stengel ne le signale pas et ne donne pas de grammaire française en espagnol avant 16'i!4. Alors paraît celle de Diego de la Encarnacioii (St., n" 7t). Puis un long espace s'écoule jusqu'à l'œuvre de Pedro Pablo, tH87 (St., n<> 185).