LA RUSSIE S'OUVRE A LA CIVILISATION OCCIDENTALE
paraissent alors en Russie ; mais la plupart sont insignifiants ou pires que cela, tous parfaitement incapables d'attirer à nous ce pays neuf. Autrement importantes durent être les correspondances de Matviéiev, qui, reçu partout, à Paris et à Versailles, convié chez les princesses et les duchesses, eut comme un éblouissement de tant de luxe, de savoir-vivre, d'amabilité, et qui fut le premier des gallomanes russes.
Le Tsar a Paris. — Le voyage de Pierre à Paris suivit d'assez près, et avec cette visite les racontars hollandais ou allemands cessèrent de produire leur efTet. Si l'alliance désirée par le Tsar n'est pas conclue, les rapports sont noués. On voit dès lors arriver à Paris des Dolgoroukov, des Golitsin, des Narichkin, dont plusieurs apprennent la langue, même celle des ruelles. Des étudiants gagnent à leur tour la France, étudiants d'enseignement technique, qui servent aux gardes-marines, aux arsenaux ou aux ateliers d'artillerie. Peu importe si à Brest et à Toulon ils apprennent surtout l'usage du vin, et si aucune des deux villes n'était une académie de la bonne langue. Quelques-uns demeurèrent du reste à Paris, dans des conditions souvent misérables, de sorte qu'ils repartirent très vite pour la plupart, pas assez vite tout de même pour n'avoir pas appris un peu de français, si bien qu'on en verra dans la suite entreprendre des traductions.
Trédiakovskt. — Un de ces jeunes gens se place tout à fait à part. C'est Vassili Trédiakovsky, brillant élève des écoles russes, qui se rendit à Paris avec l'intention expresse de se former à la culture française et d'étudier, en même temps que les mathématiques ou la philosophie, notre langue et notre littérature. Il fut étudiant à la Sorbonne et passa à Paris trois années (1727-1730). Rentré en Russie, il fit non seulement des vers russes, mais des vers français '. Il mit en vers russes l'Art poétique de Boileau et traduisit le Télémaque, en accompagnant chacune de ces deux œuvres d'études littéraires et d'un commentaire.
4. Citons la pièce Songe sur le refrain français La reine est si belle :
Aimable délire D'un songe amoureux, Seul prix du martyre, De mes tendres feux ; Instant où ma belle Me serrait si fort.
Tu fuis avec elle I Vraiment elle a tort !
Sa langue à ma bouche
Artisans français en Russie'. — Il y a lieu, suivant nous, de tenir grand compte des artisans ou artistes français qui furent appelés par Pierre le Grand à venir travailler à la Cour Impériale.
Au xvi^ siècle, on avait recherché surtout des Italiens, des Allemands, des Anglais. En 1631, les Français étaient encore loin de faire prime. Le Colonel Leslie, chargé de ce recrutement, a pour instruction expresse d'écarter les Français. Le texte ajoute « et autres de religion romaine ». Cette addition explique les motifs de semblable exclusion ".
Si on ne recherchait guère les Français, ceux-ci étaient peu curieux de partir pour un pays qui était au bout du monde ^ et où on était en fait prisonniers. En effet, les Émigrés étaient tenus par des chaînes qui n'étaient point de roses et n'étaient pas libres de les briser. Ils entraient, mais ne sortaient point. Si, mécontents d'être inexactement payés, ou d'être payés à un taux inférieur à celui que portait l'engagement, ils prétendaient quitter la Russie, il n'y fallait point songer.
Le clergé orthodoxe était particulièrement intolérant à l'égard des catholiques. Cette intolérance s'expliquait d'abord par l'antique rivalité de l'Eglise de Byzance avec Rome, ensuite par une raison nationale. Les Polonais étaient catholiques, et c'étaient les ennemis héréditaires. En tous cas, la haine pour eux était poussée à ses extrêmes limites. Olearius, dans son fameux Voyage en Russie, note qu'il est interdit aux orthodoxes de se servir de la même vaisselle que les « papistes ». On s'explique dès lors que, pendant que depuis longtemps il existait à Moscou des « Kirchen » protestantes^,
Répondait si bien, Son cœur si farouche Se changeait au mien ; Nos bras pêle-mêle Se serraient si fort.
Où s'envole-t-elle ?
Vraiment elle a tort.
etc.
1. Tout le chapitre de Réau sur ce sujet est à lire {Expans, de l'Art fr. mod.. pp. 81 et suiv.). La plupart des membres de l'expédition, observe Le Fort, emmenaient avec eux femmes et enfants, parfois même leur belle-mère, par conséquent s'expatriaient sans esprit de retour (p. 82).
2. Voir A. Lappo-Danilevsky, Les Étrangers sous le règne de Michel Féodorovltch (Journal du Min. de flnstr. Pubî.. sept. 1885, p. 74, en russe).
3. Quand un Russe, Postnikov, qui habita Paris de 1703 à 1705, invita plusieurs barliiers-clururgicns à venir à Moscou, ils pensèrent que Moscou se trouvait à la frontière des Indes (Briickner, Peter der Grosse).
P f j }^^ 24 janvier 1689, le tsar Pierre avait signé un oukase accédant à la demande de Frédéric III de Brandebourg : « Nous consentons à la demande de Son Altesse électorale : les proscrits pourront entrer dans nos États, s'établir dans la Grande-Russie des czars, avec une entière assurance. Ils seront reçus favorablement à notre service et traités raisonnablement » (Tollin, Bull, de la Soc. Hisl. proi. fr., 489S, XLIV, p. 207).