Persiles y Slgismonda. III
"2. On lit dans une lettre d'Emeric Bigot à Bouillaud (Francfort, 10 fév. 1658) : « M. le Mareschal est tous les jours en débauche ; M. de Lionne est plus dans la retraite ; Madame estudie l'espagnol des journées entières, faute de joueurs » (voir Omont, Annuaire Bulletin Soc. Hist. de France. 1886, p. "236).
3. « Le duc d'Ossuna me vint saluer en apparat extraordinaire... Il voulut ensuite saluer ceux qui étoient venus avec moi, leur parlant toujours françois, et leur disant tant d'extravagances, ([uo je ne m'étonnai point de la disgrâce qui lui arriva peu apns » (Bassomp., Méin., Midi. etPouj.,p. 150).
Même après 1660, à la Cour d'Espagne, et autour d'elle, le français était à peu près ignoré '. Au mariage de l'Infante Marie-Thérèse, M"* de Montpensier, qui entendait l'espagnol, mais ne le parlait pas, nous conte qu'elle s'arrangea pour se trouver près du marquis d'Aytonne, avec qui elle pouvait nouer conversation -. La future reine de France ne savait pas la langue de son mari\ En 1670 encore, se présenta chez elle un envoyé extraordinaire du Prince de Condé. Elle lui parla italien^.
On signale un grand seigneur qui a appris le français '. Il y en avait d'autres, cela est certain, mais visiblement le goût général n'y était pas. Seuls à peu près les hommes qui étaient appelés à des missions diplomatiques commençaient à reconnaître l'importance de posséder la langue française en vue de leurs missions ^ Si les dames de la noblesse avaient de l'inclination pour les choses de France, ce penchant n'allait guère qu'aux chiffons et aux bijoux '.
Le frère de Marie-Thérèse, Charles II, n'avait point en cela d'avantage sur sa sœur. Quand, en 1679, il épousa la nièce du roi de France, Marie-Louise d'Orléans, il ne put rien faire de plus que de s'habiller « à la Schomberg, qui est proprement à la françoise », car, pour ce qui est de parler, il parla espagnol à la jeune reine. « Ils se parlèrent assez longtemps sans s'entendre », dit la comtesse d'Aulnoy^ «car le roi ne sait pas du tout le français »'. Arrivée à Madrid,
1. Le pouvoir de vice-roi de Catalogne donne au prince de Gonti, le i^"" mars 1647, est en latin (B. N., ms. fr. 4173, f° 121). Le pouvoir de lieutenant général en l'armée de Catalogne, délivré au même le 4 mars 1647, est en français (/6., f" 130).
2. Mém., p. 352 ; cf. Je lui demandai [au marquis de Lèche] s'il parloit françois, il me répondit que non, qu'il l'enlcndoit lorsqu'on lui parloit doucement. Je lui dis que j'en étois de même de l'espagnol (Ib., p. 353).
3. Elle fait venir M"'^ de Montpensier : « Je la trouvai assise sur des carreaux, conte celle-ci, l'on m'en apporta un. Elle me fit signe de m'y mettre. Je demandai quelqu'un qui sût parl-^r françois : l'on fit entrer le baron de Vattevillc » (76., p. 353).
4. Monsieur M*** [Martin], Voyages faits en divers temps en Espagne, en Portugal, en Allemagne, en France et ailleurs, p. 149.
5. (1669) Je fus confirmé par M. le comte Eznard Nugncz, qui fut bientôt de mes amis, qui se piquoit d'avoir les manières françoises et qui étoit neveu de don Martin de Los-Rios, président des finances, que la dépense excédoit toujours de beaucoup la recelte (Gourv., Mém.. p. 554).
6. D. Fr. Gutierrez de Los Rios, troisième comte de Fernan Nunez, déclare qu'il faut savoir le français en perfection, tant à cause des livres excellents écrits dans cet idiome que parce qu'il se trouverait difficilement une capitale de monarchie ou de république cil le français ne se parlât, sinon mieux, au moins aussi bien que la langue indigène (Mor. Falio, El. sur l'Esp., 2'= série, p. 19). Le comte l'écrit du reste horriblement (voir Id., ib., p. 41).
7. Il y avoit à Madrid une petite marchande françoise qui avoit bien de l'esprit. Elle vcndoit toutes sortes de marchandises venant de Paris, ce qui étoit fort au gré des dames espagnoles (Gourv., Mém., p. 556). Nous avons vu qu'au Congrès de Nimèguc, la femme du représentant de l'Espagne, marquise de Los Balbassez, était seule de toutes les femmes d'ambassadeurs à ignorer ]c français (H. L., t. V, p. 429).
S. Mémoires de la Cour d'Espagne, t. II, p. 132. !). Relation du voyage d'Espagne, t. I, p. 518.
LE XVI" ET LE XVll' SIKCLE 47
la jeune reine y fut complimentée en latin et en espagnol'. Si elle avait pu avoir quelque illusion en arrivant, car on lui avait envoyé un père italien qui parlait sa langue", elle les perdit bientôt et sentit une violente hostilité contre les manières et l'idiome de son pays. L'opposition contre elle alla à un tel excès qu'on ne souffrit plus qu'elle usât du français avec ses chiens ou ses perroquets, qui payèrent de leur vie l'impossibilité où ils étaient d'acclimater leur répertoire '.
Au moment où la comtesse d'Aulnoy était en Espagne, elle y entend chanter a la chanson du Roi François I": « Quand le roi partit de France, A malheur il en partit ». Mais, dit-elle, cette chanson est chantée en fort mauvais français par des gens qui n'en entendent pas un seul mot; tout ce qu'ils savent c'est que le roi fut pris par les Espagnols, et, comme cette prise est fort à leur gloire, ils en veulent faire passer le souvenir à leurs enfants » '* !
Influence d'une Allemande francisée. — Au reste la reine dont nous venons de parler était peu aimée, et on sait à quels soupçons sa mort a donné lieu. De sorte que sa disparition ne nuisit en rien à l'influence française. Tout au contraire l'Allemande qui la remplaça, Marie-Anne de Neubourg, l'héroïne de Ruy Blas, apporta avec elle les modes françaises, déjà implantées dans son pays. Sa grâce et sa coquetterie les rendaient attrayantes, et son origine faisait qu'elles n'étaient pas suspectes '. C'est par elle que la Cour de Madrid commença quelque peu à se franciser, avant l'arrivée des Bourbons,
1. C^^* d'Aulnoy, Relation du voyage d'Espayne, t. I, p. 322.
2. Le père Vintimiglia, né en Sicile d'une illustre maison, se trouvait à Madrid au moment oii la jeune reine d'Espagne, Marie-Louise d'Orléans, devait y arriver, il se rendit au devant d'elle jusqu'à Bavonne pour la saluer. « Ses manières, sa naissance, et la langue française qu'il parlait bien, parce qu'il avait été longtemps à Paris, lui procurèrent assez d'accès auprès de cette jeune princesse » (Ead., Mém. de la Cour d'Espagne, t. II, p. 419).
Marie-Louise d'Orléans s'était fait suivre d'une troupe de musiciens français, qui lors de son arrivée à Madrid organisèrent quelques représentations d'opéras (Ead., ib., t. II, p. 137).
« Lorsque la reine accomplit sa dix-huitième année, il y eut le soir au palais un concert de musique française » (Ead., ib., t. 11, p. 196).
A. Saint-Sébastien, M'^^ d'Aulnoy avait reçu la visite d'un neveu du duc d'Albe, don Fernand de Tolède : c C'est un cavalier qui... parle au.ssi bien français que moi », dit-elle (Relation du voyage d'Espagne, lett. du 20 fév. 1679, t. I, p. 21).
3. Les Français étaient si peu aimés en Espagne, sous Charles II, que la duchesse de Terranova, camercra mavor de la reine, crut faire œuvre pic en tordant le cou à deux perroquets que Marie-Louise avait rapportés de France, « parce qu'ils ne savaient que parler français ». Le roi lui-même détestait que la reine caressât les chiens rapportes de France (Comtesse d'Aulnoy, Mém. de la Cour d'Esp.,l. II, pp. 217, 218, 224).
i. Relation du voyage d'Espagne, t. I, p. 313.
T). M""^ de Linarès, une de ses dames d'honneur, ne savait pourtant que l'espagnol (voir Pœllnitz, Lett. et Mém., t. V, p. 216).
4S IIISTOIHE DE LA LANfiUE FRANÇAISE
au milieu des coteries allemandes, dont les intrigues remplissent ce misérable règne. En octobre 1703, le P. Labat arrive à Cadix; il V retrouve M"* de Vassor, devenue par son mariage M""^ de la Rosa. Ayant épousé un Espagnol, elle n'avait pas eu l'occasion de parler français, et le P. Labat fut tout étonné « qu'on pût oublier sa Langue naturelle, et les coutumes dans lesquelles on a été élevé... Elle étoit devenue Espagnole depuis la tête jusqu'aux pieds. A peine pouvoit elle dire une phrase en François, sans y mêler de l'espagnol » '.
Saint-Simon raconte comment, pour éviter d'avoir recours à un interprète, il finit par parler latin avec l'évêque de Tolède-.
l. Labat, Voyage... en Espagne et en Italie, t. I. p. 9.
'i. Etant un jour chez lui [l'évêque de Tolède], il me demanda s'il n'y auroit pas moven de nous parler latin, pour parler plus librement, et nous passer d'interprète. Je lui répondis que je l'entendois passablement, mais qu'il y avoit longues années que je ne m'ctois avisé de le parler. Il me témoigna tant d'envie de l'essai, que je lui dis que le plaisir de l'entretenir plus librement me feroit passer sur la honte du mauvais latin et de tous les solécismes. Nous renvoyâmes l'interprète, et depuis nous nous vîmes toujours seuls, et parlions latin. S' Simon (1717), t. XIV, p. ^77, éd. Ghcruel et Régnier. Paris, 1874.
L'avènement d'une dynastie française et la société espagnole. — A la fin du XVII* siècle, l'arrivée d'un roi français aurait-dù, seniblet-il, tout changer. Et en effet les représentants, ofTiciels ou non, de Louis XIV, la princesse desUrsins, d'Harcourt, Marsin, le cardinal d'Estrées, le duc de Grammont, assistaient au Conseil secret. Orry dirigeait les finances. Le français était impatronisé à la Cour; on vit la princesse des Ursins faire donner des représentations françaises dans un petit cercle ; cependant c'est en espagnol que Le Cid, Cinna, Iphigénie y furent joués, le goût français ne se faisait admettre que lentement.
Les intrigues, les brouilles, les disgrâces, l'opposition d une partie du royaume, les velléités de Philippe V, qui alla jusqu'à renvoyer les Français, empêchèrent la situation de se modifier, tant que vécut la reine Marie-Louise.
Avec l'arrivée de la nouvelle reine, Elisabeth Farnèse, et le renvoi de M'"" des Ursins, ce fut pis encore ; la Cour d'Espagne reprit une véritable indépendance politique. Au reste, si Philippe V était français, il n'avait aucune volonté de franciser l'Espagne. 11 parlait français, mais ne prétendait imposer à personne de faire comme lui. On le vit prendre ou approuver des mesures essentiellement favorables à la défense de la langue du royaume '.
Le français mal porté. — Contrainte, l'aristocratie espagnole, dans son orgueil, ne se fût peut-être pas pliée devant le nouveau maître ; laissée libre, elle resta fidèle à ses usages et l'ignorance du français était une de ses traditions. Les hommes capables de le parler, que rencontra le P. Labat, étaient des exceptions. C'étaient
1. En dépouillant des textes administratifs, on y trouverait un grand nombre de mots français tels que: baterias (Gaz. de Madrid, 17 août 1706), piqueté. (Ib., 4 mai). La création des « yardes de corps » (sous ce nom) est du 'i'î fév. 1706. Les noms des grades, du brigadier au colonel, étaient tous français. Mais tout cela ne s'étendait pas bien loin.
Histoire de la langue française. VIll. ■*
50 HISTOIRE DE LA LANGUE FHaNÇAISË
surtout des immigrés, ou des gens qui avaient voyagé et à qui les circonstances de la vie avaient donné l'occasion d'apprendre les langues '.
Il se trouvait aussi, naturellement, des gens à l'esprit curieux, qui avaient entendu élargir leur horizon. Mais il ne semble pas qu'ils aient cherché à étaler leur français comme une parure qui fait valoir un homme. A la Chartreuse de Séville, le P. Labat eut le plaisir qu'un Frère, auquel il s'était adressé, lui répondit en français ^. Le Prieur lui montra un certain nombre de livres français, et même des plus nouveaux. Le P. Labat en conjectura que le Prieur savait le français, et en effet « il... l'avoua ensuite, il ne le parloit pas mal » '\ Le mot mérite d'être noté, le Prieur « l'avoua ». Trait de modestie personnelle, ou bien signe que dans ce monde la possession de notre langue n'était pas « bien portée » ?
Accroissement de prestige. — Pourtant l'inévitable devait se produire. « Tout, dit Quintana, concourait alors à nous amener à suivre la trace des Français : notre cour, en quelque façon française ; le gouvernement, qui suivait les maximes et la conduite reçues en France; les connaissances scientifiques, les arts utiles, les grands établissements de civilisation, les collèges littéraires, tout s'importait, s'imitait de là. De là venait le goût dans les modes, le luxe dans les maisons, le raffinement dans les repas, nous nous vêtions, nous dansions, nous pensions à la française, et nous nous étonnons que les Muses aient pris aussi quelque chose de cet air et de cet idiome! Je ne déciderai pas ici si c'est un bien ou un mal; il suffit que c'est un fait incontestable » ^.
Le tableau est un peu forcé, mais il est certain que l'Espagne en vint à subir, elle aussi, notre ascendant. Passons sur les modes et les mœurs, sur 1' « épidémie » de galanterie, que les Français apportèrent '.
Ouvriers et fabricants français viennent chercher fortune. — Il ne faut pas oublier que, pour des raisons qu il est inutile d'exposer, l'Espagne ne reçut point de Réfugiés protestants. Toute-
1. A Algésiras, il rencontra un caporal Biscayen cjui parlait le français... (Voyage en Esp., l. I, p. S'i^). Continuant sa route, il trouve un commis du bureau de douane « honnête homme qui parloit Krançois, et qui avoil voyagé en France et en Italie » (/6., t. I, p. 340), ainsi de suite.
4. Inlroduccion histôrica a iina coleccion de poesias castellanas. Coll. Rihad., t. XIX, p. 14().
5. « La Galanterie est devenue à Barcellone une Maladie épidéraicjuc, que les François y ont portée » (Le/. Juiv., XCI).
LE XV m' SIKGLE 51
fois le pays de llnquisilion était aussi le pays des galions, et depuis longtemps, malgré les guerres, de nombreux ouvriers passaient les Monts pour aller chercher fortune ou simplement gagner leur vie dans ces riches contrées, dont les habitants semblaient portés de plus en plus à l'indolence. Les chiffres qu'on a cités sont à peine croyables \
Ilauser a montré, avec sa critique ordinaire, ce que les chiffres donnés ont d'incertain, mais il a rapporté le témoignage très intéressant de Bodin, qui prouve que le mouvement d'émigration s'était marqué dès le xvi* siècle, quand l'Espagne fut devenue le pays de l'or et que la vie chère y commença ".
Guichardin, cité par le même, avait dit : « Presque tous les artisans de la Cour sont Français ou d'une autre nation ».
Nous savons par d'autres témoignages que cette émigration continua longtemps. Il y a [en Espagne], dit Gourville^ « des ouvriers pour faire des couteaux, '^ mais il n'y en auroit point pour les aiguiser, si une infinité de Français, que nous appelons gagne-petit, ne se répandoient par toute l'Espagne : il en est de même des savetiers et porteurs d'eau de Madrid. La Guyenne et d'autres provinces de France fournissent un très-grand nombre d'hommes pour couper leur blé et le battre. Les Espagnols appellent ces gens-là gavaches, et les méprisent extrêmement... L'Espagne en général est fort dépeuplée, ... elle se peuple de Français qui y vont, qui s'y marient et y demeurent. Aussi disoit-on dans ce temps-là qu'il y avoit deux
\. Clément, Gom. de Louis XIV. 16S3-1689. p. 183-184.
Je me borne à signaler que le commerce espagnol fut longtemps entre les mains des Français, qui eurent même lo monopole de la traite des nègres. Voir Lavissc et Rambaud, Hist. gén., t. VII, p. 33.
2. La response de Jean Bodin à M. de Malestroit (1368). Voir Introd., p. xvii-xviii : « Bodin nous fournit une preuve non douteuse qu'elle [l'Espagne] était, par rapport à la France, un pavs de hauts prix et de hauts salaires — pour « le service et les œuvres de main ». Ces hauts salaires ont pour conséquence un mouvement régulier d'émigration, temporaire surtout, de France en Espagne. En particulier nos populations laborieuses et économes du Massif Central « s'en vont à la file en Espagne » pour y remplir toutes les fonctions que dédaignent l'orgueil et la paresse des naturels. Français les vignerons, laboureurs, cliarpentiers, charrons, etc. Bodin ne parle pas en l'air lorsqu'il affirme que ce sont les hauts salaires qui attirent « nos Auvergnats et Limousins en Espagne » ; il a « su d'eux-mêmes », sans doute lorsqu'il vivait à Toulouse, qu'ils passaient les cols des Pyrénées « parce qu'ils gagnent au triple de ce qu'ils font en France ». Il s'agit de mouvements de population assez considérables pour qu'il emploie à leur endroit le terme de « colonies françaises » et pour qu'à propos d'un incident célèbre, — la tentative faite par Strozzi pour cueillir au passage en loiS la flotte qui conduisait en Espagne l'archiduc Maximilien, — il écrive qu'il se trouvait à Valence (il entend sans doute le royaume de Valence) jusqu'à dix mille Français « serviteurs et artisans » . On peut admettre qu'il y a là une exagération .... Toujours est-il que, pour qu'on ait pu, en 1568, écrire dix mille sans faire crier à l'hyperbole, il faut que le chiffre réel ait été considérable » .