Tastevin, o. c, p. 100, et P. de Gorvin, o. c, p
4. « Par oukase signé de sa main, S. M. l'Impératrice a exprimé le désir de faire venir le printemps prochain, pour la cour impériale, une troupe de bons comédiens français, comme il y en avaitau service depuis mars ■17-43 et jusqu'à présent ». — Note signée du C'"^ Gharles Sievers, Directeur des Spectacles et de la Musique de la Cour, 9 oct. IIQ'2 (Archives des Théâtres Impériaux (lliQ-iSOl). S* Pétersbourg, 1892, 4 vol. in-4°, t. II, p. 62), cité p. A Mooser, o. c, p. o. — Cf. Trautmann, Jahrbuch fur Miinchner Geschichte. Munich, 1888, p. 269.
C'est danscette première troupe que se trouvait le jeune Buirettc, qui avait abandonné le Palais pour les planches, et pris déjà le nom de Belloi, sous lequel il se fit connaître plus tard comme auteur dramatique (cf. La Harpe, Corr. litl.. lettre XII).
D. S'il s'en trouvoit dans les troupes de province qui fussent dignes d'amuser l'impératrice de Russie, nous ferons tout ce qui sera possible pour les faire passer à Saint- Pétersbourg, tant par rapport à cette princesse que pour répandre dans les pays étrangers le goût du théâtre français (Affaires Etrangères, Bcrnis à l'Hôpital, 24 juin i7o8, dansYandal, Louis XV et Elis., p. 332-333).
Un théâtre, dirigé par Sérigny, soutenu par une subvention de cent mille livres, joua des pièces françaises. On y venait de gré ou de force, sous peine d'une amende de cinquante roubles. Des estafettes étaient dépêchées aux retardataires. Bien des parents bâillaient assurément à ces spectacles, n'entendant rien du dialogue, mais les enfants ne pouvaient manquer de s'y former l'oreille.
Préfleury avait été remplacé par Sérigny, qui s'intitule, le 24 mars 1758, « directeur de la comédie française », et fait annoncer par la Gazette de Saint-Pétersbourg une vente aux enchères de costumes; ce fait permet de préjuger qu'il était installé depuis quelque temps déjà, et voulait renouveler son magasin. 11 mourut trois ans plus tard ; la Gazette du 21 août annonce la vente de ses effets'. Mais les représentations ne furent pas interrompues pour cela : Chevrier mentionne, dans son Obser^'atenr des Spectacles, une représentation du Père de famille et une de « VHipermnestre de M. de Rioupéroux » pendant le mois de décembre 1761 ".
L'Impératrice, qui avait applaudi le drame de Diderot et ses acteurs, mourut quelques semaines plus lard, et cette mort entraîna sans doute le renvoi des comédiens.
L'histoire de l'acteur Volkov, élève de l'Académie ecclésiastique de Moscou, est extraordinaire. Ce fils de tanneur se fit directeur, régisseur, décorateur, machiniste, et improvisa à laroslav un véritable théâtre dont le succès vint aux oreilles d'Elisabeth. Les jeunes acteurs improvisés furent appelés au Corps des Cadets, où ils apprirent littérature, maintien et langues. De sorte qu'avec le concours d'actrices ils en vinrent à représenter devant la Cour non seulement le répertoire russe, mais des traductions de nos principales tragédies et comédies.
i. A. Mooser, o. c, p. 3.
2. Obs. des Spect., t. I, pp. 4.T et 70, n°^ des 15 déc. 1761 et 1" janvier 1762.
La nouvelle Tsarine et le français. — C'est dans cette grande année 1762, si riche en événements heureux pour notre langue, que Catherine II, la grande Catherine, succéda à Elisabeth. La nouvelle Tsarine avait été, à Stettin, l'élève d'une Française, M"" Gardel, et, à Pélersbourg, du « plus français des Polonais », de Poniatowski, qui devint son amant, et dont elle devait faire un roi'. Dans la révolution de palais qui la porta au trône, des Français avaient joué leur rôle : le grand maître de l'artillerie, Villebois, et le coiffeur Bressan.
On connaît la répulsion que Catherine éprouva d'abord pour les « Welches », Louis XIV, Versailles, et l'éclat de la Cour de France. Son anglomanie lui fit chercher en Europe des pays où les nationaux russes pussent profiter « de la solidité des esprits du Nord ». Mais ni TAngleterre, ni l'Allemagne ne leur procuraient tous les avantages qu'on eût voulu. On se rabattit donc sur Leyde, puis, finalement, on en revint à la France, sans toutefois que l'antipathie eut fait place à la sympathie".
Pourtant un seul fait, parmi beaucoup, montrera que cetle femme supérieure était loin de méconnaître la valeur spirituelle de la France, c'est la façon dont elle s'appliqua à former Polemkin, un des plus célèbres de ses nombreux favoris. L'ancien moine eut des maîtres français, dont Vaumal de Fages, un des compagnons d'armes de Dupleix. « Il eut une cour de Français, le chirurgien Massot, le chevalier de la Tessonnière, diplomate amateur, le poète Destat,
[. En 1762, d'après Charles de Larivière, elle était déjà familiarisée avec notre langue : elle la parlait couramment, s'a- exprimait avec une grande clarté, et en entendait les plus fines nuances. Mais elle commettait encore des incorrections et des fautes d'orthographe que l'on ne retrouvera guère dans ses écrits dix ou douze ans plus tard. (La France et la Russie au XVIII^ siècle, p. 13-14; cf. Rambaud, Cath. II, Rev. des Deux Mondes, 1,^ fév. 1877).
"1. Même à l'époque oià son fils prit le chemin de la France, elle n'était pas revenue de son aversion. « L'impératrice, écrit le marquis de Vérac, n'aime pas la France », et le chevalier de Corberon observait non moins justement : « Paris la chiffonne : ceux qui y voyagent lui déplaisent et l'enchantement qu'on en rapporte la blesse » (Journ., I, p. 320, dans Réau, Expans, de VArt fr. mod., p. 228).
un des secrétaires de Catherine » '. Sans doute, pour entrer dans r « appartement », harem de cette Messaline, il fallait d'autres qualités que la culture; la façon dont la maîtresse de céans formait ses élèves dit assez où rinclinaienl certains de ses goûts.
Les relations avec les écrivains et les penseurs français. — On se souvient que Catherine fut pendant quinze ans en correspondance avec Voltaire, qui, à son instigation, écrivit Vllisloire de Russie, au ffrand scandale de Frédéric II. Elle entretint aussi un commerce de lettres avec Bud'on, M™* Geoffrin, etc. Elle ne craignait même pas les philosophes et essaya avec insistance d'attirer l'auteur du Discours préliminaire à l'Encyclopédie : D'Alembert. Comme celui-ci, invité à venir faire l'instruction du Grand-Duc de Russie, refusait, elle lui écrivit personnellement pour lui promettre un accueil bienveillant à la fois pour lui et pour ses amis, dont il ne voulait pas se séparer. Il ne se laissait pas convaincre, elle fit alors une nouvelle tentative. Supposant que D'Alembert n'était pas insensible aux avantages matériels, elle lui offrit un revenu de cent mille livres par an, un hôtel à Pétersbourg, etc. Grimm, relatant dans sa Correspondance générale les propositions ainsi faites à D'Alembert, ajoute : « on ne saurait pousser plus loin la passion des philosophes » ^. D'Alembert fut membre de l'Académie des Sciences de Saint-Péterbourg. Catherine réussit mieux avec Diderot, qui fut son familier, et lui soumit ses théories et ses rêves, ses plans et ses utopies ^.
L'Impératrice « à l'âme de César et au corps de Cléopàtre », coquetait avec les hommes à système les plus hardis. L'économie politique elle-même, représentée par Mercier de la Rivière, ne la rebuta pas. Diderot rêvait à une Encyclopédie nouvelle qui fût pour la Russie. Schwartz avait rapporté de France la franc-maçonnerie (1730). Catherine la toléra et on compta bientôt plus de cent cinquante loges. L'Association maçonnique, loge où l'on « travaillait » en français, fut un centre où les idées de Saint-Martin se développèrent. Les Vorontsov, Golitsin, le futur historien Karamzin, en subirent l'action. Novikov, libraire et auteur, leur prêtait l'appui de son talent *.
Catherine entendait que la langue française répandît sa gloire de réformatrice. Ce n'est pas sans motifs que V Instruction pour le
d. Lavisse et Ramb., o. c, t. VU, p. 432.