P. de Corvin, o. c, p
comme en France : le prince Chérémetiev en organise, dans son palais de Saint-Pétersbourg, dès le début de 1763 ; en novembre 1768, on joue Annette et Lubin et Le Philosophe marié chez le comte Strogonov, chambellan. Ces représentations sont parfois de somptueuses fêtes: dans l'une d'elles, du 10 mars 1766, les quatre principaux personnages portaient, d'après la Gazette, pour plus de deux millions de roubles de pierreries ' : mais d'autres fois elles étaient plus simples et, probablement, l'art et la culture y trouvaient mieux leur compte.
Ces amusements de salon réclamaient les conseils des professionnels. Desforges prétend qu'il finit, avec l'assentiment de l'administration du théâtre, par donner bien plus de leçons que de représentations. C'est d'autant plus vraisemblable que ce passe-temps mondain lui-même paraît avoir eu quelque chose d'appliqué et de scolaire. Une assez singulière expression du comte de Ségur porterait à le croire : « Catherine II, dit-il dans s&s Mémoires, voulut faire un cours assez complet de notre théâtre » ^, et les dames d'honneur étaient appelées « par ordre » aux représentations : la Tsarine n'admettait pas qu'on manquât la classe.
Les serfs comédiess. — Une autre circonstance rendit encore socialement plus profonde l'action de nos comédiens. Bien avant leur arrivée, le goût du théâtre était fort vif en Russie, et Soumarokov (1707-1777) essayait de créer un art dramatique national ^, pour lequel il fallait former un personnel théâtral russe. L'état politique permettait, pour ce recrutement indigène, des procédés fort expéditifs : on formait des troupes de « serfs-comédiens » ÇKrépost/ifé-Aktérj'). Cet usage, établi dès l'époque d'Elisabeth ^, se répandit de plus en plus.
La langue de la culture supérieure pénétra de la sorte « par ordre « encore, chez des gens de la plus humble origine, non seulement parce qu'il leur fallut comprendre leurs instructeurs (ce qui auiait pu donner simplement naissance à une espèce de « sabir »), mais parce que l'ambition de leurs maîtres était de posséder des comédiens bilingues.
^1. A. Mooser, o. c, p. 9 àdl.
2. C'** de Ségur, Mémoires. Paris, 18.H9, t. II, p. 106. 1-3. Si Soutnarokov empnmlc des sujets de tragédie à l'iiistoire russe : A7iorei> (t7i7), Le Faux Dirnitri (1731) (cf. P. de Corvin, o. c, pp. 94 et suiv.), il avait commencé par adapter des pièces françaises.