Réau, Expans, de l'Art fr. mod., p. Wi
3. (c J'ai eu ce matin la visite de plusieurs personnes, entre autres de François... C'est prodigieux ce qu'il y a ici d'aventuriers de notre pays » (Corberon, o. c, t. I, p. 144). Cf. « J'ai eu la visite du chevalier de Céreste, qui demeure chez le prince Troubetskoï. C'est encore un François, car il en pleut ici, comme des insectes dans les pays chauds (Id., ib., t. I, p. lo2).
4. <( Il y a ici un nommé Dubreuil, gentilhomme françois, dont le vrai nom est d'Argier, qui fait le métier de dentiste... un autre homme (Bréhan du Fournel), est outchitcl chez M. de Ncplouiof » (Corberon, o. c, t. I, p. 150-lSt). Ils avaient fondé des Manufactures, ainsi un Lyonnais, dont nous parle l'abbé Gcorgel, qui fabriquait à lambourg de la flanelle et des couvertures (abbé Georgel, Mém., t. VI, p. 173).
o. Le chevalier Duménil (il est outciiilel chez le prince Troubetskoï) a beaucoup voyagé et se prétend « des connoissanccs immenses sur l'art de se guérir » (Corberon, 0. c, t. I, p. 135).
6. Le joaillier Posier, en quittant la Russie, écrivit avec un diamant sur le verre de
Éléments très inégaux en valeur. Pluie d'aventuriers. — Fortia de Piles l'auteur anonyme du Voyage de Deux Français dans le Nord de l'Europe, a fait de tous ces gens un classement méthodique. Quoique son voyage soit un peu postérieur, les renseignements qu'il donne valent aussi pour l'époque qui nous occupe. Il divise les Français rencontrés en quatre catégories : 1° « les voyageurs connus ou présentés, qui sont en fort petit nombre, cinq ou six par an... ; 2° les François appelés en Russie pour des affaires de commerce ; 3" ceux qui obtiennent du service, dont les uns s'en vont à la paix, d'autres s'y fixent; 4" ceux enfin que l'espoir de faire fortune v amène, et qui s'y font négocians, marchands, outchitels (c'est le terme technique pour dire instituteur), secrétaires, ouvriers, maîtres de langues, etc. ».
Après avoir déclaré qu'il ne s'arrêtera pas aux deux premières classes, il dit un mot de la peine que les gens de la troisième ont « à combattre tout ce que la jalousie peut faire naître d'obstacles contre les étrangers, ce qui est poussé ici à un point indicible »,car « les François, ici comme ailleurs, sont... les plus grands ennemis de leurs compatriotes ».
« Quant à la quatrième classe, si l'on en excepte un très-petit nombre de négocians, établis depuis long-tems à Pétersbourg (trois ou quatre), quelques ouvriers intelligens dans les manufactures (les Allemands sont beaucoup plus employés dans cette partie), et quelques autres personnes choisies, çà et là, on ne trouvera plus dans quatre ou cinq mille individus qui composent le reste de cette classe, que la lie de la nation française. Quelques-uns, étalant le luxe le plus ridicule et le plus déplacé, mangent tout ce qu'ils gagnent, et se trouveroient au bout de dix ans plus misérables que lorsqu'ils sont arrivés (ce qui n'est pas peu dire), sans la bonhummie (on peut trancher le mot), sans la bêtise des seigneurs russes, qui, pour le plaisir d'acheter à crédit, se laissent périodiquement voler par ces messieurs deux ou trois fois la valeur de ce qu'ils achètent. Ceux qui sont placés chez des seigneurs russes, ou qui y sont reçus, tiennent le dé, font les beaux parleurs ; mais comme leurs connoissances ont été ordinairement puisées dans les antichambres ou dans les corps-de-garde, il est difficile que
sa chambre : « Après trente ans de larmes et de travaux, je vais chercher un Heu où je puisse en repos prier l'Être Suprême d'adoucir mes maux ». Propos d'un déçu? Peutêtre. Mais bien phis tard, en 1782, le jeune Bobrinski, fils de Catlierine II, voyageant à travers la Russie avec l'académicien Ozeretkovski, tomba sur le village Rossochi, sur le llouve Ilovlia, peuplé de colons français. Ils n'avaient pas réussi, le village était presque désert, les liabitanls étaient partis pour devenir, le plus souvent, instituteurs dans les familles des nobles, des propriétaires fonciers (t. IV, pp. 8'4-87-91).
LES RUSSES EN FRANCE. LES FRANÇAIS EN RUSSIE ni 7
leur conversation se soutienne long-tems avec agrément pour la compagnie.
(( Nous n'exceptons pas même les instituteurs et maîtres de langues, quoique dans le fait, ils dussent être tenus de savoir d'avantage. Presque tous sont des François qui préfèrent quatre à cinq cents roubles par an, avec la table et le logement, à être tambours, postillons, ou valets de chambre. Un de ces instituteurs franrois, interrogé par quelqu'un qui doutoit de son savoir, sur ce que c'étoit que nominatif, génitif, datif, et sur les modes des verbes, répondit qu'il avoit quitté la France depuis quinze ans, et que comme il y avoit beaucoup de nouveautés dans ce pays là, sur-tout en modes, on auroit sûrement inventé celles-là depuis son départ...
(( Nous appliquerons aussi aux femmes, ce que nous venons de dire des hommes, avec cette différence, qu'il y a parmi elles un plus grand nombre d'exceptions. Elles sont ordinairement demoiselles de compagnie, ou gouvernantes renforcées; comme elles n'ont souvent que le mérite de parler français, il s'en suit qu'elles sont à-peu-près nulles dans l'éducation des demoiselles qu'on leur a confiées. La Lorraine et les Evêchés sont les deux provinces qui, proportionnellement au reste du royaume, fournissent à la Russie le plus de sujets, de l'un et l'autre sexe. Nous ignorons à quoi il faut attribuer cette différence : il est à présumer que le hasard ayant amené de ces provinces les premiers qui se sont établis en Russie, les ressources du pays, l'espoir, bien fondé, de s'y placer, auront engagé leurs compatriotes à les imiter » '.
Ce jugement paraît sévère mais les témoignages le confirment. Casanova laisse monter sur le derrière de sa voiture un pauvre domestique français qui le sert pendant tout son voyage. Trois mois après il le retrouve chez M. de Tchernichev, il était gouverneur du fils de la maison ^
D'après les Mémoires de Ph. Wiguel, dans la pension des époux Forceville à Moscou, on apprenait tout au plus la danse; le mari passait ses journées à tourner sur l'ivoire, et la femme abandonnait ses élèves à la plus grossière malpropreté \ Il faut ajouter que certains de ces aventuriers ne venaient pas de France^.
4. Nous avouons avec plaisir que nous avons rencontré, dans quelques maisons, des François totalement différens de ceux que nous avons peints jusqu'ici ; mais ils sont rares, et nous les avons toujours vus attachés à des gens instruits eux-mêmes, qui, par conséquent, avoient pu les choisir avec connoissance de cause, et non les recevoir, à leur descente du vaisseau, sur la recommandation d'un parfumeur ou d'une marchande de modes (/6.. p. 87-88).