CHAPITRE VI LES RÉSULTATS
Livres et journaux français. — Un des premiers signes de la diffusion de la langue française en Russie est l'accroissement rapide du nombre des publications françaises qu'on reçoit et qu'on lit ; ce n'est plus seulement à la Bibliothèque Impériale, comme du temps de Pierre le Grand, c'est jusque dans des châteaux reculés des provinces que pénétrèrent nos livres. Assurément il fallait encore traduire une foule d'entre eux '. Néanmoins il est hors de doute que beaucoup de gens dévoraient Voltaire, Diderot, Helvetius, Rousseau dans l'original, en même temps que Racine et Boileau ".
« Durant mon séjour ici, dit Casanova, j'eus l'occasion de voir combien les livres français étaient recherchés par les Russes lettrés ou qui se piquaient de l'être. Quand je dis les livres français, j'entends ceux de Voltaire, qui, pour les Moscovites, étaient toute la littérature française. Le grand écrivain venait de faire hommage à l'impératrice de sa Philosophie de l'Histoire, qu'il prétendait avoir écrite tout exprès pour Catherine. Un mois après, trois mille exemplaires de cet ouvrage furent publiés en Russie ; en moins de huit jours l'édition fut épuisée. Tout Russe lisant le français portait le livre dans sa poche, c'était son catéchisme et son bréviaire. Les personnes distinguées ne parlaient que de Voltaire et ne juraient que par lui ; après l'avoir lu, ces personnes se regardaient comme possédant la science infuse, à peu près comme leur maître. Pour posséder la science et la sagesse de Voltaire, leur disais-je souvent, il vaudrait mieux lire les ouvrages où il a puisé la sienne, ce serait le moyen de mieux apprécier l'une et l'autre. Mais je m'adressais
1. On a calculé que, sous Catherine II, on avait traduit de l'anglais six romans, de l'italien sept, de l'allemand cent sept, du français trois cent cinquante. Kivastov traduit : Androinaque, L'Arl poétique, plusieurs satires ou épitres de Boileau ; Kniajnin Tancrhde, Karabanov : Mahomet et Alzirr. L'Académie russe s'emploie surtout à des traductions du français. Une des premières fut celle de Candide.
2. Voir Brùckner, Die Europ. RussL, pp 589 et suiv. En 1770, des libraires font la navette entre Pétersbourg et Paris. En 1783, trois sont établis à Moscou, en 1788. qumzc, et des colporteurs charrient dans les provinces livres et journaux, dont la plupart ne sont pas russes.