‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 408 sur 595 · LES RÉSULTATS · texte numérisé non relu

LES RÉSULTATS

russe. Ils s'étaient appliqués et exercés au français, langue de la culture, comme les Français jadis s'appliquaient au latin, négligeant la langue nationale. Ils parlaient leur dialecte et le français. « La Russie, dit Alexandre Yorontsov, est le seul pays où l'on dédaigne d'apprendre sa langue... les gens prétendus éclairés, à Pétersbourg et à ^Moscou, ont soin de faire apprendre le français à leurs enfants, les entourent d'étrangers, leur donnent à grands frais des maîtres à danser et de musique, et ne leur font pas apprendre la langue paternelle... Cette belle éducation... mène... à un attachement pour tout ce qui tient aux moeurs et aux pays étrangers, surtout à la France » '. On mesurera la signification de ce fait. Pour toute une classe, le français devenait, non une langue du dehors, mais la forme d'expression de la pensée. C'était, non un emprunt, mais une assimilation. Pendant un siècle il gardera cette place privilégiée, tant que le génie russe n'aura pas atteint son plein développement.

Le RUSSE ET LE FRANÇAIS — Ce dédain du russe est attesté par de nombreux témoignages. On rencontrait, non seulement dans la comédie, mais dans la réalité, des Russes qui ne savaient pas bien leur langue : Simon Vorontsov déteste les Français, mais ignore le russe : « Je n'y ai pas compris un mot... faites-moi l'amitié de ne jamais m'écrire qu'en français » ". André Rasoumovski était incapable d'écrire en russe des papiers d'affaires. D'autres renient leur langue naturelle : elle était bonne pour les cochers et les laquais.

En lisant Guerre et Paix de Tolstoï, on se rend compte de l'empreinte que le langage des gens de cette génération avait reçue ^

•I. Vorontsov, Corresp., t. IX, p.l4o, dans Rambaud, Paris et Péiersb.; cf. Tastcvin, 0. c pp. 84-87.

2. Haumant, o. c. p. 1-21, et Bruckner, Die Europ. Russlands, p. 589. ^Kiis il était établi en Suisse depuis 1780.

3. Mon collègue, M. Legras, me disait à ce propos : J'ai connu, de 189'2 à 1900, environ, des vieillards nés aux environs de 1813-18-20; ils parlaient remarquablement le français; leurs enfants, âgés alors d'une quarantaine d'années, le parlaient encore bien, mais s'en fatiguaient ; leu'rs petits-enfants, nés après 1860 environ, no parlaient français qu'avec des étrangers, et y éprouvaient beaucoup de difficulté. On voit là les étapes de la décadence, mais aussi la date de l'apogée.

Limite de pénétratio:v. — Malgré cet entraînement, il faut se rappeler que le français restait confiné dans les hautes classes derrière lesquelles il convient d'apercevoir l'immense peuple de Russie, qui parlait russe et écrivait du russe, quand il savait écrire.

Jamais même il ne fut question que les écrivains abandonnassent la langue du pays. C'eût été aller aussi bien contre la volonté et le désir des gouvernants que contre l'instinct naturel. Catherine, quoiqu'elle ne fût pas russe, savait la langue du pays et la savait bien. Elle n'a jamais ni projeté ni demandé la substitution, même temporaire, même pour certains usages, d'un idiome à l'autre, comme en Prusse Frédéric II. Tout au contraire, elle a fondé, à l'exemple de la France, une Académie exclusivement réservée aux écrivains russes (1782), chargée de la confection d'un Dictionnaire et d'une Grammaire, comme en France l'Académie, et dont la directrice fut une femme, la comtesse Dachkov'. Aussi le français n'a-t-il jamais supplanté la langue indigène. 11 n'était pas, comme l'avait été le latin, la langue de l'Eglise. Une force essenlielle lui manquait ainsi ; civilisation et croyance étaient deux choses distinctes, sinon opposées.

Publications en français. — Dans la liste que M. Ghennadi a dressée des Russes qui ont écrit en français, on trouve des savants, des grands seigneurs, pas un écrivain véritable^.

1. Elle n'aimait pas les Français : Pendant le dîner chez le comte Panin, la princesse Daclikov (présidente de l'Académie des Sciences et de la nouvelle Académie Russe constituée sur le modèle de l'Académie Française) « a peu parlé à dîner, peut-être à cause de nous, car elle ne peut souffrir les François » (Corberon, o. c, t. I, p. 119).

2. « Quelques écrivains russes ont trouvé peut-être plus aisé et plus agréable de s'exprimer dans une langue qui leur était devenue familière depuis leur enfance. L'éducation toute française, qu'avec le concours d'alibés, d'instituteurs français et de pensionnats des pères jésuites, l'on donnait jadis aux gentilshommes russes, leur fit contracter de bonne heure l'habitude de penser et d'écrire en français. Ainsi le comte Razoumovski, le prince Micliel Golilzin et tant d'autres... n'ont jamais rion écrit en russe. Le comte Ouvarof, dont le style élégant est apprécié par ses lecteurs français mêmes, n'a laissé que fort peu d'ouvrages écrits en russe » (Dresde, 1874, Préface).

Parmi les ouvrages français qu'énumère Ghennadi, et qui ont été publiés par des Russes, au xviii* siècle, méritent d'être cités les suivants :

Poésies françaises d'un prince étranger, de Belosselski-Belozerski; Soin'enirs d'un i^o/age en Hollande et en Angleterre, du prince Alex. Kourakin; Quelques idées du passe-temps, par le prince Alex. Narychkin; Ressouçenirs sur la Russie, écrits entre Aix-la-Chapelle et Spa, du même auteur; Lettre à J.-J. Rousseau publiée dans les Mémoires secrets de Bachaumont, par Grég. Orlov ; Le fruit de la grâce, par le prince Nicolas Repnin ; Épître à Nanon, du comte André Chouvalov.

L'Académie des Sciences n'avait pas adopté exclusivement le français. Ses Mémoires furent rédigés en latin et en allemand, aussi bien qu'en français. •

Cependant, les adversaires de la culture française eux-mêmes ne pouvaient guère tenir leur rôle qu'en français. C'est en français qu'ils lancent leurs invectives, ou confient à des amis leurs scrupules '.

Les gallicismes. — Comme on devait s'y attendre, la langue russe fut parsemée d'éléments français qui y font, comme eût dit Du Bellay, l'effet d'une pièce de velours vert sur une robe de velours rouge. La plupart du temps ils ne sont pas assimilés; si la langue est envahie, elle n'est pas pénétrée.

Au fur et à mesure que les idées et les sentiments nouveaux se répandent en Russie, écrit Haumant" avec un peu d'exagération, « des mots étrangers y pénètrent... ». Jusque vers 1700, ils sont allemands ou italiens^; un peu plus tard un déluge français les submerge. Ce sont d'abord des mots politiques ou militaires; la Russie, en effet, est engagée dans des entrêprisy, pour lesquelles son monarque a besoin d'une part à'alliantzy a\ec dixers potantaty, et de l'autre de beaucoup de marcJialy, général/, hrigadiry , maiory, kapitany , kornéty, etc., pour commander dans les batailly, ses soldaty, dragouny, grenadéry, mouchkatéry . Puis avec la paix viennent les mots de Cour. Les kourtisany se réunissent dans les appartamenty, ornés de baldakhiny et de portréty ; dans leurs assembléy, ils se font en grande tsérémonia des komplinienty et même des présenty ; les uns jouent aux karty, d'autres font de la mousika, en attendant le moment de banketoç>at', parfois avec excès, de sorte que la natoura, prenant sa revange, les obligera à

■1. Pypin, 0. c, t. III. Cf. Novikov, La Prccel. de la l. fr., p. 307.

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