‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 413 sur 595 · H. L., t. V, pp. 276 et suiv · texte numérisé non relu

H. L., t. V, pp. 276 et suiv

3. Lettre VI, citée par Godet, Madame de Charr., t. I, p. 394.

pays catholiques où les Huguenots ne pouvaient s'établir, la cause en est ailleurs. Vienne ou Munich, sans Réfugiés, ont aussi francisé leurs mœurs et leur langage. Nos Huguenots jouèrent un grand rôle, cela est incontestable, et je ne songe pas à contredire ce que j'ai marqué moi-même dans un volume antérieur. Mais on ne peut expliquer la marche ascendante et le triomphe du français par l'existence de ces colonies d'étrangers, souvent isolées, dont tous les membres n'étaient pas capables, tant s'en faut, de représenter la civilisation française sous sa forme nouvelle, qui, d'autre part, s'absorbaient peu à peu dans la masse des indigènes.

Assimilation progressive. — La première génération d'immigrés une fois disparue — celle-là avait été unanime à garder sa langue ' les divergences commencèrent, divergences non point d'opinion et de doctrine, qui seraient saisissables, mais de conduite et de sentiment, plus difficiles à observer. Presque partout — on est encore obligé de dire presque — une évolution commença, mais dont la marche fut extrêmement variable. Ici des Réfugiés ruraux ne savent plus que l'allemand dès le milieu du siècle -, là au contraire, dans des colonies et des agglomérations, ils l'ignoreront encore pendant cent ans ^

Ainsi, à Francfort, il semble qu'une fusion se soit faite de bonne heure entre certaines familles de calvinistes français et des luthériens allemands ; on constate même des mariages mixtes \ A Frie-

1. En 1716, il n'y avait pas quatre personnes dans la colonie française de Magdebourg qui comprissent l'allemand (Tollin, o. c, III, I, part. A, p. 94).

2. En 1771 s'établirent à Francfort sur l'Oder des Huguenots venus de Bavière. Ils ne se rattachèrent pas à la colonie française, car ils ne savaient plus le français (Id., 0. c, I, p. 460).

A Ilomburg von der Ilolie, il exista une école de la colonie en 170'2. Mais dès 1716, l'école française et l'école allemande ne firent qu'une. On apprenait à lire et à écrire dans les deux langues (L. Achard, Die franzsische reformirte Gemeinde :u Ilomburg V. d. Ilôhe, pp. 22-25).

3. Les Réfugiés, dit Weiss (o. c, t.I, p. 232-233), ont fondé en Allemagne, non seulement des colonies, mais encore des villes, comme Erlangen, entièrement construit par des Français, cl des villages auxquels ils donnèrent le nom des lieux qu'ils avaient été obligés d'abandonner. «Telle full'origine des colonies de Villar, de Pinache, de La Serre, de Lucernc, de Qucyras, de Pérouse, de Bourset, de Mentoulc, de la Balme, des Mûriers. Le plus florissant de ces villages, qui presque tous ont gardé l'usage de la langue française, est celui de Mentoule... Moins confondus avec les Allemands que ceux des autres villages... les habitants decclte colonie ont conservé plus longtemps leur langue, leurs mœurs, leurs usages, et maintenu ainsi leur caractère national ».

•i. Voir Bellina Strauss, o. c, p. 72. Cf. Belouin, o. c, p. 143 : « La comédie Der Franzose, qui se termine par des mariages mixtes, pourrait être une comédie de famille, lui divertissement composé à l'occasion d'alliances matrimoniales entre une famille française cl une famille allemande.

Le 2'( octobre 1746, un double mariage mixte avait été célébré à l'Église Réformée de Francfort : un Pas.savant épouse une Allemande, M"« Pauly von der Lahr, et un Allemand, Thurneysen, épouse une demoiselle Jordis. Il en est de même le 14 décem-

drichsdorf, au contraire, tout près de là, rien de pareil \ Bien sûrs de rester là désormais, les Réfugiés bâtissent des maisons — dont une, dit-on, est encore debout, mais je ne l'ai pas retrouvée — au lieu d'abris provisoires. Ils s'y cantonnent, vivant entre eux, fidèles à leur langue, comme à leur foi. Et cette situation se prolongera jusqu'à la conquête prussienne de 1866^

Outre que l'extinction du français dans les lieux de refuge varia suivant les lieux et les conditions où vivaient les protestants ^ il y a lieu de se souvenir que, dans un endroit donné, jamais la langue ne disparut d'un seul coup et totalement de tous les usages. Il arrivait souvent qu'elle cessait d'être parlée sans cesser d'être écrite. Encore, lorsqu'on dit qu'elle cessait d'être parlée, cela ne veut-il pas dire qu'on ne s'en servait jamais plus. On pouvait l'abandonner dans la conversation ordinaire et la reprendre dans des circonstances importantes, lors d'une cérémonie, etc.

S'il faut néanmoins, à propos de tant de faits disparates, se risquer à donner quelques indications d'ensemble, nous pouvons dire que jusque vers la fin du règne de Louis XIV les Réfugiés n'avaient pas connu d'autre langue, et que, jusqu'au commencement du xix^ siècle, la langue française resta officielle. C'est dans l'intervalle des deux dates qui séparent Denain et Leipzig, qu'elle s'éteignit.

Plus précisément, il semble vrai qu'en Prusse, à l'avènement de

bre de la même année : un Passavant épouse l'Allemande Marie Koch et l'Allemand Betlbier épouse une Catherine Trévisan, qui, à en juger par le nom, pourrait bien être une Française.

1. Sur cette curieuse colonie voir G. Marmier, Geschichte und Sprache der Huguenoltencolonie Friedrichsdorf am Taunus. Marburg, 4901, Inaug. Dissertation.

1. Friedrichsdorf, situé à une demi-lieue de Hombourg-es-monts et à trois lieues de Francfort, comptait en 1830 environ 900 habitants. Tout y était resté français, la langue, les publications, l'enseignement. Les Réfugiés s'y mariaient entre eux (cf. Weiss, 0. c, t. I, p. 244-245). J'ai moi-même connu à Francfort une femme du village, dont le gendre est instituteur, et qui, lors do son mariage, ne savait pas l'allemand.

3. Donnons d'après Sciiickler {E<jl. du Réf.) quelques dates :

Le culte français cesse à Bayreulb en 1732 (la communauté existait depuis 1686) (P-'?3);

— à Mecivlembourg en 1739 (p. 88);

— dans les églises badoises (sauf à Pforzhcim) en 4739 (p. 83);

Les groupes du Palatinat se fondent l'un après l'autre, sauf celui de Mannheim, qui survit jusqu'en 1821 (pp. 83-87);

L'église de Brème s'éteint en 1748 (le culte établi en 1769 peut être considéré comme créé en vue d'un simple exercice de langage) (p. 87) ;

L'église de Hattem disparaît en 1714, faute de membres (p. 41) ;

— celle d'Oranienbourg s'éteint en 1713 (p. 70);

— celle de Gottbus est réunie à une paroisse allemande en 1737 (Ib.) ;

— celle de Galbe se germanise au milieu du xviii^ siècle (Ib.) ;

Presque toutes se sont mêlées d'éléments étrangers à partir de 1715. Au jubilé de la Révocalion, des groupes agricoles de Hesse-Cassel étaient à ce point contaminés qu'il était devenu nécessaire de faire alterner allemand et français dans le culte (p. 77).

Frédéric II, les Huguenots avaient déjà pour la plupart appris l'allemand, et que la langue n'était plus entre eux un principe d'unité. La troisième génération qui vint ensuite se germanisa tout à fait et le français ne subsista guère que dans les classes supérieures. Après cette époque il ne peut être question que de survivances, puis de souvenirs.

C'est peut-être le lieu de marquer que le gouvernement prussien, si libéral pour les Réfugiés établis dans les provinces où leur présence était un avantage S entendait les germaniser le plus rapidement possible dans les pays dont l'assimilation devait encore être complétée ou entreprise. Ainsi la Prusse imposa des ministres allemands aux paysans français fixés dans la Prusse Orientale au voisinage de la frontière lithuanienne, et le 5 juillet 1738 il fut ordonné que tout candidat à une place de pasteur français ferait d'abord une prédication d'essai au Dôme en allemand, et que les maîtres d'écoles devraient savoir l'allemand aussi bien que le français 'K

Le français comme langue écrite chez les Réfugiés. — Avec l'autorité supérieure il fut longtemps de règle et d'usage chez les Réfugiés de correspondre en français ^ Dans chaque église, les protocoles des presbytères étaient tenus dans cette langue, et il faut arriver à la fin du siècle pour que les pasteurs renoncent à cette habitude. En 1822, elle se gardait encore à Magdebourg ^. A Emmerich, les

1. A Sletlin, le roi de Prusse installait encore une colonie en 1721 (Pœllnitz, Mém., t. II, p. 117).

2. Schickler, o. c, p. 65. Le même ajoute : « En 1737, le pasteur Remy envoyait la liste des 1781 Français établis au bailliage d'Insterbounj ; en 173S,le pasteur Audouy (■j- 1 763) rendait comjîte de la colonie fondée à Gumbinnea. Ces établissements prospérèrent : le premier, combiné avec Jizlschen, s'étendit dans les villages de Trakincs, Piraginen et Tarpousclien, mais le refus par le roi d'une école spéciale et le choix, de pasteurs non français d'origine sauf trois, hâtèrent la transformation. Aussi, dès 1785, le past[eur] Lambert constate-l-il un oubli presque complet de la langue, et, (|uoique les trois groupes k suisses-français » réunissent plus de 2000 âmes et continuent à figurer sur les listes, ce ne sont pas des colonies sur le même pied que les autres, et il devient impossible de les considérer comme des Eglises du Refuge « (p. 71).

3. Le 7 juin 1735 les pasteurs de l'église française de Schwabach, ayant à adresser une requête au Margrave de Brandebourg, la rédigent en français (Schanz, o. c, 11*^ part., p. 2!)9-300). En mai 17i0, le grand Directoire français, ayant à exposer au roi certains griefs concernant la juridiction, la police, etc., envoie une adresse en français (Tollin, o. c, t. I, p. 725).

L'autorité supérieure allemande posait chaque année la question suivante : combien d'années reste-t-il à chaque colonie pour jouir de ses franchises ? Tout d'abord, cette question fut adressée en français; en 1731, l'adresse est encore libellée en français, mais l'autorité allemande interroge le juge français en allemand. Celui-ci, tout rn comprenant l'allemand, ne le parle ni ne l'écrit et répond à chaque phrase en français. Il en résulte des rapports comme celui-ci : I. An welchem Ort sie gebohren (su) !* R. Jean Pierre du Port, né à Francfort-sur-l'Oder. II. Seit wie lange ihre Eltern oder Voreltern in hiesigc Lande gekommen ? R. Ses parents sont morts ici, après y avoir séjourné une vingtaine d'années, etc.... (Id., ib., t. I, pp. 456-îo8).

•i. Tollin, Die Hwj. in Magdebimj, dans Gesehichts BL, 1890, t. I, Ileft I, p. 28.

registres français descendent jusqu'à 1806, à Clèves jusqu'à 1798, à Wesel jusqu'à 1810, etc. '.

Les listes des fidèles, conformément à un rescrit royal du 26 juillet 1776, étaient tenues en français : elles le restèrent fort longtemps, et, le 23 janvier 1794, le consistoire supérieur donnait encore l'ordre de persévérer dans cet usage, ordre qui ne fut pas exécuté d'ailleurs '. On doit signaler la persistance aussi tenace du français dans les écritures des juridictions spéciales dont dépendaient les Réfugiés. Il ne s'agit même pas ici de coutumes, mais de véritables principes, que l'autorité centrale maintenait autant que possible ^.

Le 18 novembre 1787, une ordonnance sur la conservation de la langue stipula qu'elle serait employée par les magistrats. Et le 1" novembre 1791, la (( Justice supérieure française » ordonnait encore que nul tribunal français ne pourrait se servir de l'allemand, sauf ordre formel du Roi. Mais la Chambre domaniale de Magdebourg ne voulut point prendre en considération les mémoires en français, et, malgré les oppositions et les réclamations, en 1792, l'allemand était introduit '\

Seulement il faut bien observer d'abord que les Réfugiés ne plaidaient pas toujours entre eux, qu'ils avaient affaire à d'autres juridictions, et que par conséquent le français ne pouvait pas leur suffire dans tous les actes judiciaires, les contrats, etc. ^.

Or ce qui est vrai des procès et contestations, actes exceptionnels, l'est cent fois plus encore des échanges et des relations quotidiennes. Sous peine de vivre complètement entre eux, ce qui n'était possible que très rarement, il fallait recourir à l'allemand.

i. Des copies de ces registres se trouvent à la Bibliothèque de la Société d'Histoire du Protestantisme français.

•2. ToUin, 0. c, t. III, I, A., p. ^^o-^^iG. La Chambre domaniale, le 26 mai de la même année, donna l'ordre contraire. A Magdcbourg, le français va sans discontinuer jusqu'au 16 mai t77o, puis l'allemand s'introduit du 4 juillet 1773 jusqu'au 4 avril 1780; le français reprend alors jusqu'en 1807.

3. Le 18 février 1783, le Déparlement français de Berlin po^e difTérentes questions aux tribunaux français de Wesel, de Francfort-sur l'Oder, de Halle, de Konigsberg, de Prenzlau et de Stettin ; la réponse de Prenzlau, en date du 5 mars 1783, signée Gharrcton et Sauvage, est rédigée en allemand ; celle de Halle, datée du 6 mars et signée Hirsch, est aussi en allemand ; la réponse de Stcltin, signée de Rapin, Batré et Jeanson, et datée du 7 mars, est en français; celle de Francfort est également en français, elle est signée Duport (10 mars) ; la réponse de Wosel, signée P. T. Carp, est en allemand, comme celle de Konigsberg, signée Espanhiac Sthurrn, Laval et Folhcrgill ; toutes deux sont du 13 mars 1783 (Tollin, o. c, III, v. I partie. A, pp. '216-219)^

En 1730 le registre des baptêmes de Rheinsberg est rédigé en français le 23 U^rii ; en mai et juillet il l'est en allemand, et en octobre de nouveau en français ; en 1733 il est en allemand, avec de-ci de là un mot français, parfois déformé, comme Parent (Parrain).

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