‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 430 sur 595 · Id., ib., p · texte numérisé non relu

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Or le théâtre allemand faisait tous les frais de ces prodigalités : il aurait, en 1754-17oo, fait une recette de 68 418 florins pour 17840 florins de dépenses, alors que, pendant la même période, la scène française coûtait 29 730 florins et n'en rapportait que 23251 '. Il est peu probable que cette situation se soit améliorée par la suite : on voit quel argument de choix elle fournissait aux gallophobes.

Le 27 février 1772, nos comédiens quittaient Vienne et ne devaient plus y revenir. Trois ans plus tard, un Mémoire fut rédigé pour réclamer la réouverture du spectacle français'. Les arguments qu'il invoque, et surtout ceux qu'il n'invoque pas, sont tout à fait révélateurs : « une partie du public, qui paraît mériter l'attention par son rang dans la société... est fâchée de se voir privée... du plus parfait des théâtres de toutes les nations » ; on doit avoir égard aux nombreux étrangers qui ne savent pas l'allemand. Le mécontentement causé par le renvoi des Français est tel « que la plupart des personnes du premier rang ne vont presque plus aux théâtres et paraissent déterminées à abandonner leurs loges ».

En revanche pas un mot qui permette de croire que la masse du public partage cette mauvaise humeur; bien au contraire, on fait valoir, en faveur du rappel, l'intérêt du théâtre national : maintenant qu'il est « sur le bon chemin, l'exemple du théâtre français est peut-être le seul moyen de lui faire faire des progrès et de donner avec le temps à nos acteurs et à nos auteurs nationaux ce qui peut leur manquer encore pour parvenir au degré de perfection dont ils sont susceptibles ». On ne concluait qu'en demandant un rétablissement provisoire de maîtres encore indispensables ; le projet de société que préconisait le mémoire n'était conçu que pour trois ans.

Cette tentative échoua, faute de souscripteurs. L'entreprise du théâtre français de Vienne avait vécu. Les malversations probables du comte de Durazzo'\ les voleries indiscutables de l'aventurier Afflizio ' furent assurément pour quelque chose dans son médiocre succès; mais la cause principale doit être cherchée ailleurs. Rien ne paraît avoir été fait, ni même tenté, pour attirer au spectacle de langue française les éléments intelligents de la population, en

t. 0. Teiibcr, o. c, p. 71, n. i.

2. 10 février 4775 ; le texte en a été publié par J. Witzenetz, o. c, doc. VIII, pp. 1"2G el suiv.

;•}. Cf. Eamd., o. c, pp. 17 et suiv.

■4. Voir sur ce personnage, qui finit aux galères O. Tcuber, o. c, pp. Io7-160 ; J. ^^ ilzenetz, o. c, pp. 29 à 39 ; G. l'rodliomnie : Deux Collaborateurs italiens de Gliick (Rivista Musicale Italiana. t. XXIII, fasc. 1, 1916).

dehors du petit monde fermé des grands seigneurs. Ceux-ci n'avaient pas besoin d'apprendre une langue dont ils usaient couramment; les autres ne furent point encouragés à connaître directement des œuvres qui les intéressaient peu, et dont, au surplus, on leur donnait ailleurs des adaptations suffisantes.

En définitive, l'action du théâtre de Vienne pour la propagation de la langue française fut probablement très faible. C'est bien la conclusion de son plus récent historien : les acteurs étrangers apprirent leur métier aux acteurs indigènes; leur scène fut « une école et un modèle » ; mais on n'acceptait ces maîtres que pour apprendre à se passer d'eux : « En 1772... la tache des Français était déjà terminée, ils n'avaient plus qu'à disparaître ' ; le changement de politique d'un nouveau règne fit le reste : l'avènement de Joseph II amena l'ouverture du « Théâtre national allemand » (1776). A vrai dire ce théâtre représenta bon nombre de pièces françaises, mais traduites' : ainsi nos comédiens avaient contribué, largement peut-être, à « l'expansion universelle de l'esprit français », pas assez toutefois pour faire naître dans le public le désir de goûter ses productions dans le texte original.

1. Voir J. Witzenetz,o. c, ch. vin : « Le rôle du théâtre français à Vienne ».

'i. Le Nouveau Spectateur signale, le 15 mai 177(5, qu'on a déjà représenté à Vienne, on traduction : Les deux Anglais (Carmontelle) ; Les fausses confidences (Marivaux) ; Le Légataire universel (Regnard) ; La Voix de la "Nature (Armand); L'Ami de la Maison (Marmontel) ; Crispin rival de son maître, La Brouette du Vinaigrier, Horace, Le Misanthrope, Tartuffe, Les Femmes savantes. Toutes ces pièces, à l'exception de La voix de la nature et de L'Ami de la Maison, furent bien accueillies.

Sous Frédéric- Guillaume I". — Des auteurs nous ont rapporté que sous ce règne, qui dura jusqu'en 1740, on vit déjà les ministres Reichembach et Cocceji échanger des rapports en français. Le duc de Dohna, s'adressant au Roi-Soldat, n'hésitait pas à terminer par une phrase française : « Tout le pays sera ruiné », une requête qu'il adressait en 1717 pour le maintien des privilèges de la noblesse*. Toutefois ce sont là de menus faits sans grande signification. Lettres et philosophie étaient honnies, et l'aversion du Roi pour tout ce qui venait de France était extrême. Il haïssait jusqu'aux Réfugiés qui n'étaient pas des artisans.

Il eût voulu faire partager à son fils ses sentiments. « Le roi, dit Pœllnitz, n'aimoit pas les belles-lettres, et prétendoit, comme je l'ai déjà dit, que le prince son fils les ignorât. Le jeune prince ne fut pas long-temps sans pressentir toute l'utilité de ces mêmes connoissances dont on vouloit qu'il fût privé. Il s'y donna en secret, et passoit souvent des nuits entières à lire et à cultiver par luimême cet heureux génie qui le fait admirer aujourd'hui » ^.

Je n'ai pas à raconter la terrible querelle entre le père et le fils, qui faillit se terminer tragiquement. Je ne retiendrai qu'un fait, très significatif. Quand le Roi se décida à pardonner, il stipula, et Pœllnitz n'est pas sans trouver l'interdiction singulière, que le prince ne parlerait plus française

Ce terrible père avait banni de l'éducation de son fils le latin, langue favorite de ses deux bêtes noires, Charles XII et l'empereur Charles VI ; il lui avait fait donner pourtant, en vue de son rôle futur, une première éducation française, dont une Réfugiée,

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