‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 431 sur 595 · Mém.. Berlin, Voss, i 791, t. II, p · texte numérisé non relu

Mém.. Berlin, Voss, i 791, t. II, p

3. 1(1., ib., t. II, p. 252. Pendant que le futur Frédéric II était à Kustrin, sa sœur Frédérique était consignée à la chambre, où elle no voyait que sa gouvernante et la première femme de chambre. « On la laissoit manquer de tout ; et sans la Vescncé et quelques autres François, qui hasardoient de lui envoyer à manger et de lui fournir de l'argent, elle se seroit trouvée dans la misère au milieu du palais do son père» (Id., ib., t. II, p. 25;-5).

M""* de Rocoulles, avait été l'initiatrice, avec la sœur du prince, la princesse Wilhelmine.

Passion du Prince héritier pour la culture française. — Quand il fut sorti de sa geôle, marié et rétabli dans ses droits, l'héritier du trône de Prusse, installé à Rheinsberg', dont il chang-ea le nom en Remusberg, se tourna librement vers l'étude des œuvres françaises, qu'il lisait, la plume à la main, correspondant avec Maupertuis, Fontenelle et même Rollin. Sa passion exclusive allait croissant.

Il écrivit un jour à Gottsched qu'il parlait l'allemand « comme un cocher » ; il se fût donné la peine de l'apprendre, s'il avait jugé qu'il valait l'effort et qu'il méritait qu'on s'y appliquât. Mais il ne le pensait pas, et, quand il comparait l'une à l'autre les deux langues, l'avantage lui paraissait appartenir tout entier au français. Ni la décadence des lettres françaises, dont sur la fin de sa vie il se rendra bien compte, ni le premier essor de la littérature allemande n'ébranlèrent jamais sa conviction. 11 vaut la peine que nous nous arrêtions un moment à une préférence si décidée, et qui fut de si grande conséquence.

Frédéric Roi. Il expose ses préférences. — Bien qu'il faille séparer, et que je sépare autant que possible avec soin, les témoignages à l'honneur de notre littérature de ceux qui concernent la langue, il importe ici de les réunir, si l'on veut apercevoir les motifs des prédilections de Frédéric. Il aime notre langue sans doute, mais incorporée dans les chefs-d'œuvre dont le caractère concorde avec son génie propre, parmi lesquels ne doivent être rangés que ceux qui sont organisés, exécutés, polis, suivant des règles de conception et de style parallèles aux règles de la langue. C'est moins Molière qui l'enchante, ou La Fontaine, que Racine et Boileau. « C'est l'Angleterre, dit-il, qui est le vrai siège de la philosophie. L'esprit mâle de cette nation et l'opiniâtre inflexibilité de son génie lui donne un talent supérieur pour suivre avec courage et patience la pénible recherche des vérités abstractes... Mais si les Français n'osent pas exercer librement leur génie sur de certaines matières de philosophie, ils s'en dédommagent par un nombre d'ouvrages, qui, j'ose le dire hardiment, effacent par les grâces de la politesse, l'élégance, l'enjouement et la légèreté les plus beaux monuments qui nous restent de l'antiquité. Il ne manque à ces ouvrages que d'avoir été écrits il y a deux mille ans par des auteurs dont le ridicule a disparu, d'avoir été trouvés dans quelques ruines de la Grèce ou de

l'Italie, couverts de poussière et à moitié rongés par les vers, pour être déifiés, et pour trouver des adorateurs de nos jours ; mais grâce au mépris souverain que l'on a pour tout ce qui est moderne, nous nous croyons pauvres au sein et dans la foule de l'abondance.

« Les Français sont riches dans presque tous les genres de la littérature, ils se sont enrichis des beautés des anciens, et ils y ont ajouté de nouvelles. Un homme sans passion préférera La Henriade de Voltaire à l'Iliade et à VÉnéide à cause que l'action est plus complète que celle de VÉnéide, qu'elle est plus noble que V Iliade; que Henri IV n'est point un héros fabuleux, que Gabrielle d'Estrées est bien autrement intéressante que la princesse Nausicaaet Lavinie, que le merveilleux y est traité sagement et qu'après tout La Henriade est écrite selon nos mœurs et avec cet ordre, cette élégance et cette précision, à laquelle les bons auteurs ont accoutumé notre siècle. Les Français ont des satires et des épîtres dans tous les genres. Boileau en fit quelques unes à l'imitation de Perse, de Juvénal et d'Horace, et lorsqu'il est original il ne leur est pas inférieur, peut-être est il plus correct et plus égal que les premiers. Demande-t-on des odes? je trouve Rousseau qui tantôt s'élève dans les nues, et suit les saillies rapides de Pindare, et qui tantôt parle comme Horace. Veut-on des pièces dramatiques et faites pour le théâtre ? je trouve une foule d'auteurs dont je me contente de citer les principaux, supérieurs aux Sophocle, aux Euripide, aux Térence, par l'ordre, la vraisemblance, le pathétique et les situations attendrissantes, et peut-être même par la noblesse des sentiments. Qu'on lise Corneille, Racine, Voltaire, Crébillon, Molière, Destouches, et on reconnaîtra des ouvrages où le génie est conduit par l'ordre, et embelli par le goût et les grâces. Pour l'éloquence je trouve les Bossuet, les Patru, les Cochin qui sont peut-être égaux à Cicéron, pourvu qu'on sépare la rhétorique et les sujets sur lesquels elle roule, et qu'ils ont traités. Ce consul romain, le père de sa patrie et de l'éloquence, vivait dans le plus beau temps de la république romaine, pendant son premier consulat il fit ses plus belles harangues sur la conspiration de Catilina, il avait le sujet...

« Si l'orateur latin parait plus grand que les français, c'est parce que la nature de choses qu'il avait à dire était susceptible du sublime, il me semble même que l'art de nos modernes est poussé à un grand point de perfection puisqu'ils sont parvenus à intéresser, à émouvoir les passions pour des objets peu importants, et à donner un degré de probabilité aux choses les moins vraisemblables. Ils ont un avantage certain sur les anciens, c'est d'être plus serrés, et d'éviter ce style diffus, par lequel Cicéron pèche souvent. Nous

pouvons opposer les dialogues de Fontenelle et son charmant ouvrage sur les mondes aux dialogues de Lucien, et c'est sans contredit le triomphe de la politesse et de la tournure d'esprit des modernes sur les satiriques et grossières plaisanteries de l'antiquité. — Si les Français n'ont pas produit encore des auteurs comme Thucydide, comme Tite-Live, du moins en ont-ils qui en approchent bien, les ouvrages du sage M. de Thon, de l'abbé de Vertot, et surtout les Raisons de la décadence de l'empire romain, sont d'une beauté achevée. Ce dernier ouvrage est la quintessence de tout ce que l'esprit humain peut imaginer de plus philosophique sur la politique romaine, il explique la raison de tout; ce livre et les Lettres persanes, tous deux du même auteur (Montesquieu) sont peut-être les uniques au monde où il y ait moins de mots que de pensées, et qui soient aussi pétillants d'esprit sans se démentir jamais. Quand même nous supposerions que la partie de l'histoire soit inférieurement traitée en France qu'elle le fut chez les Latins, combien d'ouvrages de recherche et d'ouvrages d'esprit les Français n'ont-ils pas dans des genres inconnus chez les anciens, des traités sur le commerce écrits avec profondeur et sagesse; des livres sur l'art de négocier entre les souverains ? Si les vaudevilles d'Athènes et quelques couplets malins ont rendu le nom d'Anacréon immortel, combien d'auteurs à Paris y pourraient prétendre avec plus de droit, dont les vers, enfants de la mollesse et de l'oisiveté, coulent naturellement et sans gêne, et présentent aux lecteurs les riantes images que le caprice de l'imagination y sème sans peine et avec tous les agréments d'une facilité heureuse » '.

« Les bons auteurs français, dit-il, ont rendu leur langue universelle, elle remplace le Latin, c'est la langue des savants, des politiques, des courtisans, des femmes, et en un mot elle est entendue partout. Mais les Anglais qui ont des auteurs aussi célèbres, — d'où vient que leur langue n'a pas eu les mêmes succès? Je réponds à cette objection que l'Anglais est une dialecte qui s'est formée de presque toutes les autres langues dont les unes revendiquent des mots, et d'autres des phrases entières, qui, passant par les organes de ces insulaires, ont pris un sifflement aig,u et désharmonieux : que les meilleurs livres anglais roulent sur la philosophie, sur la morale ou sur la controverse, matières moins universelles que les romans, les tragédies, les mémoires, et les livres qui ne sont que pour l'agrément, genres dans lesquels les Français excellent. L'arrangement sonore des voyelles et la molle douceur de l'Italien

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