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Hist. de mon temps, pp

Histoire de la langue française. VIIL 36

lui a soumis avec justice, ce me semble, le théâtre de l'opéra, c'est là où cette langue allie heureusement ses accents flatteurs aux accords harmonieux de la musique ; hors du spectacle elle n'est guère cultivée. Notre langue allemande est aussi barbare que les Goths et les Huns qui la corrompirent ; une grande partie des libertés germaniques consiste en ce que chaque petit état et chaque petit territoire affecte un langage particulier, ce qui diversifie, multiplie et change si considérablement les idiomes que les mêmes idées s'expriment avec des mots et des phrases différentes à Berlin, à Leipsig, à Vienne, à Stuttgard, à Cologne, et dans le Holstein ; ce qui met les deux extrémités de l'Allemagne dans l'obligation de se parler par interprète : on est dans l'incertitude lequel de ces jargons est le véritable, et j'ose assurer que ce point ne sera jamais décidé. On manque tout à fait de ces académies qui servent de témoins à l'usage des mots, qui fixent leur véritable sens et leur emploi avec précision, et de là vient que les auteurs, ne connaissant ni règles ni lois, s'abandonnent à leur caprice, et écrivent sans pureté, sans élégance et sans concision dans un langage grossier et dans un style inégal et sauvage. Je sens l'objection qui semble se présenter naturellement pour combattre ce que je viens d'avancer. C'est que l'Italie, partagée en presqu'autant de souverains que l'Allemagne, n'est pas tombée dans le même inconvénient; j'en conviens, mais il est bon de remarquer que voici le second établissement des arts et des sciences en Italie; il faut se représenter ce pays comme un vieux jardin qu'on a laissé dépérir, où les allées se sont conservées, qui est facilement orné de jets d'eau, de statues, de cascades, et qui, ayant un terrain une fois rendu propre à la fertilité, ouvre un sein docile à la production des arbres et des fleurs dont on le décore. L'Allemagne au contraire ne doit être considérée que comme un champ qu'on défriche nouvellement, et qu'on embellit par des plantes étrangères, qui ont de la peine à pousser leurs racines dans la crudité de ce territoire, et à s'accoutumer à l'intempérie du climat. Peut-être ce jardin manque-t-il encore pardessus tout cela d'un jardinier habile. Je dois ajouter à ces raisons une cause qui n'influe»pas moins peut-être à la dépravation du goût des Allemands et des nations septentrionales, c'est le genre de leurs spectacles. La scène allemande est abandonnée à des bouffons orduriers ou à de mauvais farceurs qui représentent des pièces sans génie, qui révoltent le bon sens et font rougir la pudeur. On a commencé à peu près depuis vingt ans à traduire des pièces du théâtre français et italien, quelques princes gagent des comédiens français qui jouent des comédies de leurs auteurs. Les Français

nous fournissent la comédie et les Italiens l'opéra ; c'est notre stérilité qui nous oblige d'avoir recours ailleurs pour nous procurer le divertissement des nations policées » \

« La mauvaise éducation de la noblesse est encore une des causes qui contribuent à la dépravation du goût. Des fils de cordonniers ou de tailleurs théologiens ou jurisconsultes de profession, sont les Mentor de ces Télémaque, qui, se ressentant de la bassesse grossière de leur extraction, auraient autant besoin de précepteurs et de leçons qu'en a cette jeunesse qu'ils doivent conduire. Leur pédantesque et ignorante espèce a fait en naissant un divorce éternel avec les grâces. Ajoutez à ces raisons la disette des bons livres allemands, ce besoin a mis les nations du Nord dans la nécessité d'avoir recours aux excellents ouvrages que la France a produits » ^.

L'action royale. Une Académie française a Berlin. — Aussi Frédéric eut-il une « politique de la langue ». Mais celle qui en était l'objet, c'était l'étrangère. Il s'entoura de lecteurs français: l'abbé de Prades, le Genevois Henri de Catt, qui nous a laissé une rédaction détaillée de ses entretiens avec le Roi^, Thiébault, père du général. Il installa le français dans tous les postes d'où il devait dominer et commander.

L'Académie de Berlin fut restaurée sous le titre d'Académie Royale des Sciences et Belles-Lettres de Prusse (1743) '\ C'était dans la pensée du Roi l'instrument du progrès dans tous les genres d'études et l'organe de tous les travaux, des mathématiques belles-lettres. La Compagnie compta des hommes très distingués, aux soit Allemands, soit Etrangers. Parmi ces derniers Euler,

1. Hist. de mon temps, p. 197-199. On comparera Prémontval : « Si la langue allemande est celle du Monarque dans les combats, la Françoise l'est partout ailleurs. C'est celle du Sage, du Législateur, du Philosophe, de l'Homme de lettres et de l'Homme aimable. C'est en cette Langue qu'il déploya les charmes de sa conversation ; c'est en cette Langue qu'il se délasse avec les .Muses. C'est au François qu'il a confié l'Histoire de ses augustes Ayeux, et qu'il confiera sans doute la sienne, transmise à )a Postérité par la seule main digne de l'écrire. L'usage de la Langue Allemande est chez lui de nécessité ; celui de la Françoise est de choix » (Préserv., t. I, xiv).

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