‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 436 sur 595 · Barlholmèss, o. c, t. I, p. 173-1T · texte numérisé non relu

Barlholmèss, o. c, t. I, p. 173-1T

2. Tout en admettant que seuls les natifs peuvent maintenir « la pureté du langage », il considère « que la langue s'appauvrit bientôt, si on ne travaille sans cesse à son enrichissement »... Il faut inventer alors ou puiser cliez ses voisins... « Les étrangers admis dans l'Académie offriront à chaque occasion à notre langue le secours de la leur » {Mém. de l'Acad. de Pr., 1746, p. 482-433).

3. Voici quelques lignes sur la qualité principale de noire langue : « La langue françolse distinguée entre toutes les aulrcs par sa clarté, par la régularité de sa construction, par la simplicité de ses tours, ennemie des figures hardies, et spécialement des inversions, fait supposer dans les hommes qui la parlent, une intelligence facile, des idées nettes, des raisonnemens conséquens, et des connoissances méthodiques ; et l'expérience justifie la supposition. Je ne prétends pas que les têtes françoises soient mieux meublées que celles des autres nations; mais ce qu'elles contiennent est en ordre. Toutes leurs productions en font foi ; c'est le beau côté des auteurs françois... « (p. 499-300).

quoi la langue Italienne a eu... en particulier sur la langue Françoise, la prérogative d'arri^>er, presque dès sa naissance, à la perfection^.

Frédéric écrivain français. — Le Roi lui-même, on le sait, pratiquait le français. On a dit qu'il le savait mal. Il l'écrivait avec des fautes d'orthographe, c'est vrai, mais ceci ne comptait guère alors".

i. Extrayons un curieux passage sur le respect qu'on a en France de l'usage et en même temps sur les changements de la mode : « La nation Françoise, plus qu'aucune autre, consulte l'usage de la langue ; la question cela se dit-il est dans toutes les bouches ; on semble craindre de bazarder de nouvelles expressions : qui ne croiroit après cela que la langue Françoise est plus stable que les autres langues ? Néanmoins le fait atteste le

contraire Je me borne à remarquer l'empire de la mode sur celte langue ; empire ne

de celte vivacité d'esprit qui produit de bons et de mauvais effets, et qui veut toujours se repaître d'objets nouveaux. Chacun se propose d'être original, et il est plus facile, surtout après que les matières sont rebattues, de briller par la nouveauté des tours et des mois que par la nouveauté des idées. La nation Françoise est la plus sociable de toutes les nations : le désir de paroître, le feu de l'esprit, et quelquefois le hazard font cclorre des expressions nouvelles, qui se répétant de bouche en bouche, passent en mode ; leur règne est de courte durée, et il doit l'être ; mais plus d'une fois elles ont éclipsé pour toujours les expressions qui tenoient leur place, et qui désormais sont surannées » (Mém., 1769, p. 433-434).

2. Robelol, dans sa traduction de la Dissertation de Schwab (pp. 200-20'2), a déjà traité la question: Je suis bien éloigné, dit-il, « de vouloir contester à ce roi aucune des qualités qui l'ont rendu l'admiration de son siècle ; mais j'avoue qu'il m'est difficile de concilier l'assertion de M. Schwab avec ce que j'ai lu dans les Souvenirs d'un Citoyen, par Formey, secrélaire perpélnel de l'Académie de Berlin ; dans le CaracCere de ce Roi, tracé par Busching ; et dans VEssai sur la vie de Frédéric II, par l'abbé Denina.

« Entr'aulres exemples de la manière d'écrire de ce roi, rapportés par Formey, voici le commencement d'une lettre de ce monarque à M. Achard ; elle est du 8 juin 1736 : on a conservé l'orthographe.

« Monssieur, ci qiielqun futjaméz surpris ! c'esloitmoi à la lecture de vostre lettre, oux par un hazard inopiné, je me vis érigé en censseur et en critique ; jaméz, Monssieur, n'aye eux l'ambition de l'estre, et ci pareille pencée me fut venue, la cognoissance que j'ai de l'infériorité de mes forces l'raroit bientôt suprimée ».

« M. Formey observe : « que, depuis sa jeunesse jusqu'à sa fin, dans ses lettres quelconques, le roi n'a jamais écrit autrement » (voir Siuoenirs d'un Citoyen, t. I, pp. 131 et 333).

« Busching a fait imprimer la lettre suivante, écrite aussi de la propre main de ce roi. Elle est datée de Breslau, mai 1779 ; et adressée au comte de Herzberg.

« J'ai lu cet Es.iai de Traduction de Taccite que vous m'envoyez contre lequel il n'y a rien a dire, mais c'est la description des mœurs des Germains, ce n'est pas ce qu'il y a de difficillede traduire, mais son stille sentencieux et énergique, dont il trace en peu de mots les caractère eties vicces des empereurs romains, que les traducteurs s'essayent sur la vie de Tibère, d'un Glode, ce stilc laconique et pinlorcsque en même tems ou au moyein de deux mots il exsprimo tans de chosses est ce qui mérite l'imitation de nos auteurs. Peu de parolles et beaucoup de sens. Voila ce que nos écrivains doivent se prescrire comme la règle inviolable de leurs productions. Tôt verbas tôt sponderd. Je vous demande pardon de ce que mon ignorance a la hardiesse de citer du latin a votre sapience, mais c'est une présomption que j'espère vous pardonnerai. Federic ».

« Busching remarque que tout ce qui sortoit de la main du roi, pour être imprimé, étoit auparavant corrigé et copié par un François qui savoit parfaitement écrire la langue françoise » (Character Friderichs des zweyten Kœnigs von Preuisen. S. 3ii).

Selon Denina : « 11 (Frédéric II) parloitle francois mieux qu'il ne l'écrivoit. quoiqu'il l'écrivît assez bien, à l'orthographe près » (voir Essai sur la vie de Frédéric II, p. 405).

Toutefois, vérifications faites, Robolot n'a pas rigoureusement suivi le modèle qu'il entendait reproduire. La lettre donnée par Formey est ainsi écrite : « Monsieur, si quelqu'un fut jamais surpris : c'estoit moi à la lecture de votre lettre où par un hazard nopiné je me vis érigé en Censeur et en Critique. Jamais, Monssieur, je n'ai eu l'am-

Il faisait aussi des fautes de Réfugiés, affaire d'éducation, d'autres encore, malgré son purisme'. L'important était qu'il aimât la règle, non qu'ill'appliquàt. On sait comment Voltaire fut son grammairien-, et les précautions qu'il prenait pour que la contagion de l'allemand, presque proscrit, ne vint pas corrompre un parler qui, à Potsdam, devait être digne de Versailles. Ses flatteurs ont dit qu'il ne lui eût fallu que se promener un an ou deux dans le faubourg Saint-Honoré, et que « le souffle le plus léger dun homme de goût » eût suffi pour « chasser quelques grains de la poussière des sables de Berlin » '\

Ses poésies, publiées dès l'époque, à Berlin*, suffisent du reste pour juger de son talent, dont Algarotti et M'"" Du Boccage faisaient leurs délices \ Peu importait si de temps en temps il bronchait. Sans

bilion de l'èlre et si pareille pensée me fût Aenue, la conoissance que j'ai de l'infériorité de mes forces l'auroit bientôt suprimée ».

La lettre citée par Bûsching est ortliograpliiée par lui ainsi qu'il suit : « J'ai lu cet Essai de traduction de Taccite que vous m'envoyez contre le quel il n'y a rien a dire, mais c'est la Description des mœurs des Germains, ce n'est pas ce qu'il y a de Diflicille de traduire, mais son stille sentencieux et Energique, dont il trace en peu de mots les caractère et les vicces des Empereurs Romains, que les traducteurs s'essayent sur la vie de Tibère, d'un Clode, ce stiie Laconique et Pintoresque en même iems ou au Moyen de deux mots il exsprime tans de choses est ce qui mérite l'Imitation de nos auteurs. Peu de parollcs et beaucoup de sens. Voilà ce que nos Ecrivains doivent se prescrire comme la Règle Inviolable de leurs productions. Tôt verbas lot spondera. Je vous demande pardon de ce que mon ignorance a la liardiesse de citer du latin a votre sapiance, mais c'est une présomption que j'espère vous pardonerai. Frédéric ».

1. Il croyait que la connaissance de l'allemand était nuisible pour écrire en français. Il exigeait des Français qui l'entouraient la promesse de ne pas apprendre cette langue. « Ainsi, Monsieur, vous ne savez pas l'allemand ! demande-l-il à sa première entrevue avec Tbiébault, venu à Berlin pour occuper la chaire de grammaire générale à l'école militaire. — Non, sire, mais je l'aurais bientôt appris, par le plan que je me suis tracé à ce sujet. — Au contraire. Monsieur, je vous engage très fort à ne jamaisl'apprendre. C'est un bonheur que vous ne le sachiez pas. Si vous vous mettiez en état de le parler, vous ne larderiez pas à contracter l'habitude des mêmes germanismes que nous... Pour nous imiter à cet égard, il vous suffira de nous entendre parler français... Et comment conserver le goùl pur et le tact délicat des beautés, des finesses, du caractèreetdu génie de votre langue, lorsque de jour en jour vous vous familiariserez davantage avec des usages tout diflerenls et souvent contraires .>' Ainsi... je vous demande votre parole d'honneur que vous n'apprendrez pas notre langue n (Lefebvre-Saint-Ogan, Essai sur Vinjl. fr., p. 208-209).

1. « J'en ai besoin, écrivait-il à Algarotti le 1 2 sept. 1740, pour l'étude de l'élocution française. On peut apprendre de bonnes choses d'un scélérat. Je veux savoir son français; que m'importe sa morale »?

'.\. EncYcL, art. Prusse.

i. Voss, 1760.

.T. Ils passent toutes les soirées à lire avidement un recueil des vers français du roiphilosophe, qui a permis à ses amis intimes de les faire circuler entre eux en grand secret. M™« Du Boccage se montre plus indulgente pour le style français du roval versificateur que ce dernier ne l'avait été pour l'italien de la Muse.

« II est bien singulier, dit-elle, qu'un étranger, monarque, sans premier ministre, écrive ainsi en vers français, si difticiles et si longs à bien faire. S'il blesse quelquefois la grammaire, c'est la faute de notre langue trop scrupuleuse. Le choix qu'il en fait pour écrire nous fait tant d'honneur que je désire vivement que ce recueil paraisse». tnhn, que ce soit h cause de ces vers français-allemands, ou à cause des agréables discours auxquels ils donnèrent lieu, M'""^ Du Boccage retiendra longtemps le .souvenir des heures enchantées passées à lire « l'in quarto royal » (Grâce Gill-Mark, A.-M. Du Boccage, p. !)6).

LES ÉVÉiNEMENTS DYNASTIQUES- EN PRUSSE 569

doute ces taches avaient leur gravité aux yeux de quiconque réfléchissait. Elles prouvaient combien il était vain de s'essayer à être auteur dans une langue étrangère. Frédéric avait l'étoffe d'un grand écrivain ; il l'eût été sans doute dans sa langue maternelle. Ne se trompait-il pas en forçant la nature? Mais la plupart, incapables de noter de petites imperfections, ne voyaient que le fait : il était décisif. Le grand homme qui commençait à dominer la politique de l'Occident, même aux heures où il avait la France pour ennemie, adoptait sa langue, la faisait sienne. Une de ses Épîtres, adressée à Voltaire, n'avait-elle pas été composée la veille de la bataille de Rossbach ?

Le framçais dans sa correspondance. — Sa correspondance politique ' est presque toute française et les ordres qu'il envoie à ses ministres et à ses oflliciers sont rédigés la plupart du temps en français-. Tout au plus écrit-il de courts billets en allemand pour ménager les susceptibilités de quelque vieux général, comme Anhalt-Dessau. Comment ses nombreux correspondants eussent-ils répondu en une autre langue, et surtout comment un exemple venu de si haut n'eût-il pas été contagieux?^

11 faut ajouter que les membres de la famille royale partageaient les idées de leur chef. Henri de Prusse, le héros de Prague, tenait à Rheinsberg, que l'on appelait le « Chantilly du Condé prussien », une autre Cour, toute française aussi. Il était venu à Paris sous le nom de comte d Œls et y avait reçu un accueil que jamais il n'oublia. « Ce prince est, il sera et il mourra Français », disait Mirabeau *.

La Reine, Elisabeth-Christine, tout en ayant au cœur l'amour de l'allemand, traduisait du français. Parmi les princesses, il faut citer Amélie, la sœur de Frédéric 11, Ulrique, qui allait devenir l'épouse d'Adolphe-Frédéric II de Suède, pour laquelle fut composé eu 1772 le Discours sur l'utiiité des Sciences et des Arts dans un Etat; Wilhelmine, qui collabora aux Mémoires de Brandebourg.

On se lasserait de citer les grands personnages qui faisaient comme la famille royale ; au premier rang Frédéric-Auguste et Guillaume-Adolphe de Brunswick, qui traduisaient ou composaient en

1. Envoyant un ambassadeur à Berlin en 1770, le chancelier autrichien Kaunitz croit devoir coucher en français son instruction, parce que c'est dans celte langue qu'il est d'usage de parler au roi de Prusse (Sorel, Ear. et liévoL, t. I, p. I.o2).

2. Cette correspondance forme 8 volumes in-i», publiés par les Archives de l'Etat prussien.

3. Le fils qu'il eut de la comtesse Orzelslcaa été élevé par un Français, Etienne Cardel, de Francfort-sur-l'Oder (ToUin, o. c. lll, I, A, p. 289).

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