Gciger, Berlin, t. I, p
D'autre part les guerres qui survinrent, quoiqu'elles n'eussent pas le caractère national des guerres modernes, n'étaient point faites pour changer des dispositions déjà liées à un orgueil que la victoire ne pouvait qu'augmenter. Pendant qu'elles duraient, nous l'avons vu, les représentations françaises étaient suspendues. Est-il à croire que ceux qui revenaient du champ de bataille fussent enclins à s'extasier sur la production intellectuelle des vaincus ?
Nous n'avons pas — et pour cause — de professions de foi, ni même d'aveux. Mais, à défaut de témoignages directs, il reste ceux des voyageurs, qui ont constaté l'état de l'esprit public. « Les habitans, dit encore Guibert, et la garnison sur-tout, se portent en foule au théâtre allemand, qui est le comble du ridicule et de la barbarie » \ La phrase est révélatrice. Une lettre de l'Anglais Moore confirme ce témoignage. Elle nous dit que « les Dames de la cour ressemblent plus aux Françoises que toutes celles qu'[il avait] vues jusqu'à présent». Il cite des noms : Mademoiselle de Ilartfeld, première fille d'honneur de la Reine, etc. Mais en même temps il rapporte que certainement « les mœurs et la façon de penser des François ont fort peu d'influence sur celle des ofliciers Prussiens » ^.
Limites de l'insuccès. — Je ne voudrais pas laisser croire pourtant que l'influence du théâtre français en Prusse ait été nulle. D'abord il ne conviendrait pas de passer sous silence l'histoire du théâtre qu'avait créé chez lui le frère de Frédéric II. Elevé à la française par M""' de Jaucourt, le prince Henri avait suivi l'exemple de Frédéric, et institué un théâtre de société. Il lui arriva même de s'essayer dans la tragédie — en française Dans son château de Remusberg, Baculard d'Arnaud fut son commensal; il fit partie aussi de son entourage à Berlin, et, rentré en France, resta en correspondance avec lui^. Lorsque le prince reçut sa sœur, la princesse Amélie, en 1766, c'est « sous le nom d'Astrée » qu'elle y fut accueillie. Un cavalier de la Cour, costumé en Sylvain, lui adressa un compliment en vers français, à l'entrée du bois qui conduit à Remusberg, et les comédiens amateurs du château jouèrent à plusieurs reprises devant la Princesse. Le 16 août, on donna la Sémiramis de Voltaire ^ Vers 1788, le personnel du théâtre
1. 0. c, t. I, p. 184. La tragédie se jouait souvent aussi. C'est on allemand que Schuch représentait Diderot.